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Quand tout tombe
En janvier dernier, l'écrivain Dany Laferrière était à Haïti, invité par les organisateurs du festival
Etonnants-Voyageurs. Pour la deuxième année en effet, la manifestation littéraire avait lieu dans cette île de la Caraïbe.
Quelques heures à peine après le séisme qui a tué, détruit et meurtri, il a pu témoigner avec lucidité et dignité
sur le courage des Haïtiens en plein désastre. Il y avait dans ses paroles, relayées par la presse, la volonté de s’opposer aux lieux communs sur la malédiction qui poursuivrait l'île. L'envie
aussi de tracer une voie pour le futur. À ses paroles faisait écho cette belle phrase de Lyonel Trouillot : « C’est le rôle des artistes et des écrivains que de dire qu’Haïti est à tous.
»
Je ne résiste pas à l'envie de citer quelques phrases de Dany Laferrière. « Quand tout tombe, il reste la culture.
Et la culture, c'est la seule chose que Haïti a produite. Ça va rester. Ce n'est pas une catastrophe qui va empêcher Haïti d'avancer sur le chemin de la culture.
Et ce qui sauve cette ville, c'est le peuple. C'est lui qui fait la vie dans la rue, qui crée cette vie. Il ne
faut pas se laisser submerger par l'événement ».
Dans la culture produite par Haïti, la littérature occupe une place singulière, et singulièrement haute. Qu'ils
vivent sur l'île ou appartiennent à la diaspora née notamment des crimes de la dictature, les écrivains haïtiens portent fièrement l'étendard de l'écriture. Frankétienne, Gary Victor, Lyonel
Trouillot, Edwige Danticat, Yanick Lahens, Louis-Philippe Dalembert... Au lieu de se laisser submerger par l'événement, il vaut mieux (re)lire leurs livres, et avancer à leurs côtés. Car ici
aussi, parfois, j'ai le sentiment que la culture est la seule chose qui crée de la vie.
Danielle Maurel
Dany Laferrière, prix Médicis 2009, sera présent à Grenoble pour une rencontre mercredi 31 mars à 18 h 30
à la bibliothèque municipale centre-ville.
Cette rencontre a lieu dans le cadre et en marge du Printemps du livre de Grenoble 2010.
+ d’infos sur : printempsdulivre.bm-grenoble.fr
À demi-mots
Une vie de Pierre Ménard
Michel Lafon, éd. Gallimard — 16
€
Qui est Pierre Ménard, ce Nîmois érudit, né en 1862 ? Ce personnage imaginaire prend source dans une des nouvelles
de Fictions de J. L. Borges : « Pierre Ménard auteur du Quichotte », où l'on apprend que Ménard serait l'auteur de plusieurs chapitres de Don Quichotte !
A partir de là, libre cours à la fiction, à la fable, pour une promenade littéraire dans la ville de Montpellier,
chère à Michel Lafon.
Le narrateur, Maurice Legrand, constitue un dossier, une enquête minutieuse sur la vie de son ami Ménard. Il nous
dévoile des lieux secrets comme le Jardin des Plantes, endroit magique et mythique, théâtre des rencontres les plus étonnantes entre Ménard, Gide et Valéry, où les conversations alternent entre
littérature, philosophie, méditations et réflexions botaniques.
Il réunit des preuves sur le rôle que joua Mainard auprès de Borges.
Parallèlement, de très beaux passages sur les étés d'enfance passés au Grau, les baignades dans l'Hérault,
les couleurs, bruits et odeurs de l'estuaire, la garrigue et les proches Cévennes.
C'est un témoignage sur l'amitié, la jeunesse, le partage, la richesse des correspondances, des lectures et des
débats qui nourrissent nos vies, nous font exister et nous arrachent à la solitude.
Ch. G.
Les saisons de la solitude
Joseph Boyden, éd. Albin Michel — 22,90 €
Les descendants de Xavier, le jeune Indien Cree parti faire la guerre dans les tranchées de 1914 (Le Chemin des
âmes R&D n° 25), sont les narrateurs de cette histoire. Ils sont deux à nous conter leur vie et leurs choix, mais autour d’eux gravitent les autres, familiers ou étrangers. Will, le
fils de Xavier est dans le coma après une agression dont nous découvrirons les raisons petit à petit. Il a été pilote de la forêt, c'est-à-dire celui qui, dans le Grand Nord Canadien, transporte
chasseurs, trappeurs ou tout autre passager dans des conditions parfois extrêmes. C’est un solitaire, gardien des traditions, sans fanatisme cependant.
Annie, sa nièce, a appris avec lui l’art de la chasse et de la trappe. Mais c’est à une autre traque qu’elle va se
livrer, dans les jungles urbaines des Blancs que sont Montréal ou New York. Elle suit la piste de sa sœur disparue, au risque de se perdre.
Histoire de la perte, histoire de la disparition d’un peuple, histoire d’une famille disloquée, ce très beau livre
nous emmène des espaces du Grand Nord à la Mégalopole par les voix croisées de ces deux fortes personnalités.
B. A.
Exit le fantôme
Philip Roth, éd. Gallimard — 21 €
Nathan Zuckerman, Philippe Roth l’avait presque oublié, ce double virtuel ! Et voilà que dans son nouveau roman il
le reconvoque pour traiter les sujets qui lui sont chers : l’écriture et le sexe, mis en scène sur fond de campagne électorale américaine.
Après onze ans d’isolement volontaire à la campagne, Nathan Z., écrivain célèbre de 70 ans, revient à New-York
pour y subir une intervention qui devrait résoudre ses problèmes d’incontinence. Il retrouve une ancienne connaissance, Amy Belette, compagne de l’écrivain Lonoff, aujourd’hui disparu et oublié,
qui fut autrefois son mentor. Ce passé lui vaut de subir les harcèlements d’un jeune auteur désireux de devenir le biographe de Lonoff.
En répondant à une annonce, il rencontre un jeune couple dont la femme, Jamie, très belle, réveille le désir du
vieil écrivain. L’attirance qu’il éprouve pour Jamie et son incapacité physique à l’amour vont le pousser à vivre cette nouvelle passion à travers l’écriture d’un dialogue fictif et inachevé avec
elle.
Une vision superbe, ironique et sans complaisance de l’écrivain vieillissant.
M.-F. N.
Cour Nord
Antoine Choplin, éd. Le Rouergue — 13,50 €
Une histoire intemporelle, un père et son fils traversent ensemble une période difficile de leur vie. Ils
travaillent tous les deux dans une usine du Nord de la France. L'usine va fermer, les ouvriers sont en grève. Ils auront des approches différentes face à cette dure réalité. Le père, très engagé,
têtu et obstiné, ne voulant rien lâcher face aux patrons. Le fils, Léo, plus fataliste, sa passion est ailleurs, il est trompettiste dans un groupe de Jazz et passe ses nuits à jouer, alors
l'usine, c'est juste alimentaire. Son père lui reproche à demi mots son manque d'engagement. Les échanges, renforcés par la difficulté à communiquer entre générations, sont parfois rudes. Les
chapitres se succèdent comme une partition de jazz, alternant entre l'univers du père et du fils. Des femmes et des hommes attachants les entourent et les accompagnent, ils partagent ensemble
leurs interrogations, rêves et projets. Antoine Choplin nous touche par la justesse et la concision des mots qui traduisent l'affection sincère et chaleureuse entre les deux hommes, leur dialogue
bourru, fait de silences et de phrases simples, rythmé tout au long du récit par la musique qui s'en dégage.
Ch. G.
Le baby-sitter
Jean-Philippe Blondel, éd. Buchet-Chastel — 19 €
Depuis son premier roman Accès direct à la plage,
Jean-Philippe Blondel nous habitue à une forme littéraire très personnelle. Son narrateur s’attache tout d’abord à
un personnage, en l’occurrence Alex dans Baby-sitter. Il le suit dans les méandres du récit jusqu’à donner au lecteur la substantifique moelle du roman, puis soudain l’auteur rompt avec cette
narration, et laisse la parole aux autres protagonistes de l’histoire qui parlent en leur nom.
Le lecteur se trouve dans une situation assez confortable, et très jouissive. En effet, il est alors le témoin
d’une histoire qu’il connaît, mais cette fois perçue par les autres acteurs du roman. Les sentiments, le vécu, le ressenti de chacun d’entre eux enrichissent et intensifient
l’histoire.
Alex est étudiant, à la recherche d’un petit boulot pour remplir son frigo ! Il lui vient l’idée de laisser une
petite annonce à la boulangerie de son quartier pour faire du baby-sitting, lassé d’entendre les pleurs du bébé du dessus, et surtout soucieux de procurer aux parents quelques heures de
répit.
Le charme du roman va se répandre de baby-sitting en baby-sitting.
Le ton est léger tout en soulignant de belles rencontres entre Alex et ses « employeurs » jusqu’au bouquet
final…que je ne révèlerai pas.
Y. B.
Une promesse
Sorj Chalendon, éd. Livre de poche — 5,50 €
Une promesse, un livre sur le deuil, la fraternité, l’amitié, où se dégage une étonnante sensibilité par la
limpidité du style et par la simplicité des personnages.
Il règne une ambiance feutrée dans la maison d’Etienne et Fauvette, vieux couple dont la présence plane tout au
long de ce roman. Tous deux chuchotent sur leur vie et racontent celles de ceux qui les entourent, on devine une vie bien remplie à l’écoute et au service des autres.
Bosco, le frère d’Etienne, et ses amis se relaient chaque jour pour ouvrir la maison, chacun a sa tache : remonter
l’horloge, mettre un bouquet de fleurs, allumer les lumières, et veiller à la lanterne. Ils se retrouvent au bar chez Bosco autour du verre de la promesse où chaque jour ils font leur
compte rendu.
Un très beau récit qui se termine dans la maison silencieuse où à tour de rôle avec leurs mots maladroits ils
racontent un souvenir partagé avec Etienne et Fauvette. Ils sont touchants, et la maison tremble et palpite d’émotion et le lecteur n’y échappe pas. C’est ainsi qu’ils vont libérer les âmes
emprisonnées et éteindre la lanterne.
M.-N. C.
L'Absence d'oiseaux d'eau
Emmanuelle Pagano, éd. POL — 18 €
Le dernier roman d'Emmanuelle Pagano devait s'écrire à quatre mains, par l'envoi de courriers amoureux entre elle
et un homme écrivain, mais, comme elle le précise en préambule, il a repris ses lettres en mettant fin au projet. Dès lors, seule la voix de l'auteur-narratrice résonne avec en creux les réponses
devinées. L'œuvre de fiction s'entremêle avec le réel, l'amour simulé se transforme en passion et les mots de l'écriture prennent chair. Le roman devient alors un hymne à l'amour fou. Le rythme
des lettres, des phrases et des mots s'accorde avec les battements du cœur et le désir du corps de l'autre. Au centre de cette plongée amoureuse, souvent décrite avec des mots crus mais jamais
impudiques, c'est aussi et avant tout la place et la définition de l'écriture que l'auteur dévoile au travers d'un engagement total, sans limites. Par le choix du mot juste, de la poésie qui se
dégage de son écriture, Emmanuelle Pagano nous embarque une nouvelle fois, avec fougue et bonheur, dans son univers romanesque.
F. D.
Les femmes du braconnier
Claude Pujade-Renaud, éd. Actes Sud — 21 €
Excessive, explosive, ambivalente Sylvia qui exprime son perfectionnisme dans les tâches de la vie quotidienne et
son énergie sauvage dans sa poésie. Elégante, inventive, fascinante Assia, pour qui Sylvia restera toujours une présence si obsédante qu’elle l’imitera dans la mort.
Comme souvent chez Claude Pujade-Renaud, des femmes sont à l’avant-scène. Entre elles, le braconnier, Ted Hughes,
géant d’une poésie de source animale et animalière, amant, mari et père. Il cristallise les passions, suscite la jalousie, aiguillonne la créativité.
Ce livre est une plongée dans la magie du verbe à travers le galop de Sam, l’ombre du père disparu trop tôt, la
plénitude de la maternité, le maelström de la poésie, l’explosion de la jalousie, la mémoire de l’Holocauste, la tentation suicidaire aboutie... Le contre-chant des proches -mère ou sœur, voisine
ou éditeur- éclaire les plis et les ombres de la personnalité de ces deux femmes si dissemblables et si fascinées l’une par l’autre.
De courts chapitres rythment le déroulement de l’histoire, chargés d’émotion et nous sommes emportés dès la
première page dans une houle de fond qui ressemble fort au galop du deuxième chapitre.
B.A.
La question humaine
François Emmanuel, éd. Le livre de poche — 3 €
Un texte sec et impitoyable qui nous (up)percute profondément et nous éveille pour longtemps. Simon est
psychologue dans une société allemande, au département des ressources dites humaines. Mi-captivé, mi-inquiet, il accepte d'enquêter sur la personnalité du directeur qui paraît-il a un
comportement plus que douteux. Est-il déprimé ? alcoolique ? ou veut-on plutôt l’évincer, lui faire peur, le faire payer ? Il semble en tout cas bien incapable de travailler, accumule les
retards, les oublis… ou veut-on plutôt le faire croire ? Dans quel but secret et inavoué ?
Simon prospecte, certain que quelque chose lui échappe, et nous avec lui. Il interroge sa femme, sa secrétaire,
sonde M. Jüst lui-même, cet homme ombrageux, bourreau de travail préoccupé sans relâche par la « question humaine »... et aujourd’hui bizarrement et démesurément troublé par un air de
musique.
Et on plonge alors dans l’Histoire, la plus glauque, la plus funeste, celle qui fait frémir d'horreur. Car les
oublis de M. Jüst n'étaient pas anodins et lorsque les mots enfouis remontent à la surface, leur double sens terrifiant nous explose à la face, nous laissant sonnés mais terriblement
lucides.
E. P.
Le Feu sur la montagne
Edward Abbey, éd. Gallmeister — 22 €
Vogelin vit depuis toujours dans son ranch sur les terres arides du Nouveau Mexique, cette terre desséchée et
hostile, peuplée de coyotes et de couguars est son seul bien.
Il y a élevé ses enfants, sa femme y est morte, et seul, il veille sur ce désert, rejoint à chaque vacance par son
petit-fils Billy à qui il a transmis l’amour pour ce pays inhospitalier.
Lorsque l’armée décide de l’exproprier pour installer une base de tirs de missiles, le vieil homme résiste et
finit par se barricader chez lui.
Plusieurs lignes de force se dégagent de ce roman épique qui se lit dans un souffle : la lutte entre le pouvoir
américain et celui d’un homme seul au plus près de l’essentiel de la vraie vie, la description de la splendeur des grands espaces, des montagnes et la rudesse de ses habitants et enfin la
tendresse qui lie ce grand-père et Billy, les sentiments de dentelle, la transmission de l’amour pour la terre et l’empreinte que laissera pour toujours le vieil homme dans le cœur de
l’enfant.
D. B.
Autres plaisirs
Une femme en colère. Lettre d’Alger aux Européens
désabusés
Wassyla Tamzali, éd. Gallimard/NRF, 9,50 €
Quelle belle colère ! Réflexion politique et
philosophique sur l’universalité, les ravages de la sacralisation de la diversité culturelle,
le renversement des principes fondamentaux de démocratie et de laïcité, au profit de ceux qui en dénient le droit à la majorité et en particulier à la moitié de l’humanité.
Lydia Cassatt lisant
le journal du matin
Harriett Scott Chesman, éd. Folio, 6,60 €
Lydia et May sont soeurs, l’une peint et côtoie Degas, l’autre nourrit sa peinture comme modèle. L’une pétille et vibre dans le Paris des impressionnistes, l’autre lutte contre la maladie. Une
relation qui va au-delà d’un peintre à son modèle, l’une habite l’autre et vice et versa...
L’intranquille
Gérard Garouste avec Judith Perrignon, éd. L’iconoclaste, 16 €
Tandis qu’il peint, la journaliste-écrivain recueille les mots de Gérard Garouste et fait éclore « l’intranquille ». Feuilleter en parallèle le livre d’art paru chez Flammarion, pour appréhender en
couleurs son intérieur « noir et blanc ». Matières premières de sa palette : fantasmes, fragilité, folie.
Bernard
David Foenkinos, éd. du moteur, 10 €
Bernard a perdu son travail, sa femme l’a mis dehors et sa fille ne veut plus le voir. Plus qu’une solution, à 50 ans : retourner chez ses parents. Une vie commune s’organise, entre une mère très
prévenante et un père autoritaire. Des remises en questions étonnantes de part et d’autre. Beaucoup d’humour et de vérité.
La double vie d’Anna Song
Minh Tran Huy, éd. Actes Sud, 18 €
Un livre très prenant tant parce qu’il s’ancre dans l’histoire du Vietnam et la musique que par son sujet : la folie d’aimer. L’histoire que raconte le mari d’Anna Song, relève du conte et
interroge le lecteur : est-ce cela aimer, conduire l’autre jusqu’à son rêve à tout prix ?
L’Aiguille
Arrigo Lessana, éd. Denoël, 13 €
Aiguille de la couturière, aiguille du chirurgien. La couture et le nœud, l’expérience et l’invention. Chirurgien du cœur, opérateur du corps, l’auteur nous livre ses réflexions au fil de sa
vie de médecin et d’alpiniste. Une écriture limpide qui laisse autant de place à l’émotion qu’à la science.