Dimanche 26 avril 2009
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Edito
Aimerez-vous lire en numérique ?
Cerné par les publicités vantant la sortie
du livre numérique, je
me suis moi-même posé la question. Comment résister à cette proposition alléchante de mettre « presque » toute ma bibliothèque dans 13 x 17 cm ?
Peut-être ai-je mal commencé, j’ai réfléchi. Les
hommes et les femmes de marketing ayant œuvré pour le côté pratique de la « bête », que reste t-il à cette merveille de la technologie ?
Rien. Ou presque.
• Un rectangle d’aluminium sans réaction si la
batterie est vide. Cela revient presque à trimballer votre bibliothèque sur le dos et à vous rendre compte que vous n’avez pas la clé pour l’ouvrir (là, au moins, d’un coup de pied rageur, vous
pourrez toujours défoncer la porte).
• La sensation de rentrer chez votre libraire
préféré (de préférence) ou chez tout autre « agitateur culturel » (sic) et de vous retrouvez coincé devant le rayon des meilleures ventes. Vous vouliez le p’tit bouquin de cet auteur émergeant
dans cette maison d’édition à peine connue. Ah, non, désolé, mais nous avons Amélie Nothomb ou un essai sur Bernard Tapie (Je n’ai rien contre la première, par contre le
second…).
• Même plus la joie ou l’agacement de retrouver la
dernière page lue du livre car le « Reader » s’en occupe.
• ETC.
Certains diront qu’avec de telles idées rétrogrades,
nous n’irons pas bien loin. Et si c’était le cas. Si nous n’allions pas plus loin. Il semble temps de se poser la question de cette course qui consiste à tout vouloir mettre sous forme
numérique. Dématérialisons tout et ne bougeons plus de chez nous. Doit-on perdre le plaisir de traîner devant les rayons de livres, les bacs de disques, de faire la queue au cinéma ? Mais aussi
d’être le seul à savoir ce qui nous plait et non pas les analyseurs d’achats via le Web ?
Oui, nous pouvons toujours voir un côté pratique à
tous ces joujoux. Il est cependant amusant de voir que notamment pour le livre électronique, les fabricants cherchent à reproduire le rendu de la lecture sur papier (il paraît même qu’un
support numérique souple est à l’étude), comme pour mieux nous allécher.
Dans ce cas, je préfère garder l’original
!
Yann
Montigné
À demi-mots
Avec tes
mains
Ahmed Kalouaz, éd. Rouergue
12 €
Comme l'éclaire parfaitement la quatrième de
couverture de ce livre bouleversant, il s’agit du parcours de l’un de ces milliers de Maghrébins venus en France dans les années 50, embauchés comme manœuvres sur nos chantiers. Lui, a eu la
chance d’être rejoint par sa femme et de côtoyer ainsi ses nombreux enfants. C’est un des ainés, Ahmed, qui se souvient des conditions de vie des familles maghrébines, durant les « trente
glorieuses » ! L’auteur ne s’attache pas uniquement à l’aspect social, relationnel et professionnel, de la vie des « étrangers » en France. Il évoque le peu de relations
ressenties avec son père.
Un père peu causant, qui garde pour lui ses
émotions. C’était certainement le lot de tous ces immigrés. C’est comme si une immense mélancolie avait recouvert ces travailleurs, leurs yeux rivés vers leur pays natal. La poésie de
l’écriture, les regrets et les rendez-vous manqués, l’amour aussi, bien réel, entre les êtres, s'égrènent le long des 9 chapitres situés tous les 10 ans, de 1932 à
aujourd’hui.
Ce livre est d’autant plus touchant qu’il se situe à
Grenoble et dans sa région. Je fais partie des ces personnes, qui enfant, côtoyaient la tristesse et l’égarement de cette génération de Maghrébins. Les beaux quartiers, la place Grenette, leur
étaient réservés seulement le dimanche, lorsque le centre ville était déserté pour les balades en montagne.
Y. B.
La Mécanique du
monde
Bernard Foglino, éd. Buchet Chastel
18,90 €
Nicolas Angtrom est réparateur en photocopieurs, il
ne fait que ça, c'est un as de la mécanique. Une histoire qui semble anodine, et pourtant, doucement nous basculons dans l'étrange, le fantastique, à la limite du réel. Des grains de sable se
glissent dans cette mécanique trop bien huilée où les hommes ne sont que de simples rouages. Nicolas devient de moins en moins performant, jusqu'au jour où il se fait renvoyer. Pour lui c'est
la descente vers l'angoisse, la solitude, l'introspection. Il se souvient de son enfance douloureuse, marquée par un secret de famille dont il porte la culpabilité. Il évoque la disparition de
son père en mer dont on ne retrouvera pas le corps, celle de sa mère qui se volatilise lors du passage d'un cirque. Des personnages fantasques font leur apparition : Gabriel, un faux clochard
lui propose de s'occuper de la « mécanique des âmes », « la tête » un homme marginalisé, « la buveuse de bières » lui entrouvre quelques portes sur ses questions existentielles. C'est un
très beau livre, entre le conte, la fable et la satyre. La poésie s'entremêle avec l'humour, le rire et la tragédie, critique acerbe et sans concession d'une société de consommation mondialisée
et déshumanisée où l'imaginaire et le rêve sont bannis.
Ch. G.
Le lieu perdu
Norma Huidobro, éd. Liana Levi
18 €
Ferroni débarque dans un village au nord de
l’Argentine, Villa del Carmen, envoyé par son supérieur à la recherche d’un dissident politique. Un village silencieux où rien en apparence ne se passe. Il fait chaud, la sueur coule sans cesse
de son front, en même temps que de vieux souvenirs enfouis font surface au détour des ruelles et de portes entrouvertes.
Il y a Marita, l’amie de Mathilde partie à Buenos
Aires, et qui a rencontré son fiancé (l’homme que recherche Ferroni). Marita ne dira rien lorsque Ferroni débarque dans son café, elle parlera juste des lettres qu’elles s’écrivent toutes les
deux mais refusera de les lui donner. Il y a aussi la grand-mère de Marita, une vieille femme revêche. Toutes les deux se détestent. Et puis Natividad, qui attend Marita pour lui lire les
lettres de son fils. Et enfin des mères absentes : celle de Marita rejetée par la grand-mère, celle de Ferroni dont le souvenir va ressurgir dans les rues chaudes de Villa Carmen et celle
de Mathilde !
Un texte et des personnages très forts, une
atmosphère à la fois calme et éprouvante, une écriture tendue et sensuelle.
M.-N. C.
Candelaria ne viendra
pas
Mercedes Deambrosis / Marko
Velk
éd. du Chemin de Fer
12,50 €
D’abord un très bel objet que ce livre,
magnifiquement illustré par Marko Velk. Un texte court et cinglant, portrait d’une femme à la liberté improbable. Et une histoire de famille épouvantable et drôle, contée comme toujours par
l’auteur sur un ton délicieusement acerbe.
Dès la première page, plongée immédiate dans le
quotidien matinal impitoyable d’une famille espagnole : le mari, odieux et pratiquant naturellement l’humiliation, les cinq enfants, dans le droit chemin de leur géniteur, tous plus indignes,
ingrats et exécrables les uns que les autres, la grand-mère, fielleuse, perfide et toujours plaintive… et la mère, cette femme de 48 ans apparemment soumise, censée supporter l’insupportable
sans penser ni broncher. Un coup de téléphone brutal et inattendu – la femme de ménage ne viendra pas – et tout va basculer dans une envolée vers un ailleurs que personne n’oserait imaginer. Et
c’est là que ce livre devient jubilatoire pour le lecteur qui, lui, imagine la suite : comment va réagir ce petit monde de sauvages autocentrés soudainement confronté à l’acte d’une femme libre
?
E. P
Les Giètes
Fabrice Vigne (photos Anne
Rehbinder)
éd. Thierry Magnier
14,50 €
Fabrice Vigne nous offre un roman plein de tendresse
sur « les vieux jours ». Pour l'écrire, il s'est longuement imprégné des photographies inconnues et insolites d'Anne Rehbinder.
Connaissez-vous les « giètes » ? Maximilien, 80 ans,
qui vit dans une maison de retraite, nous éclaire sur ce mot pittoresque. Il reprend son journal intime, abandonné depuis 45 ans et sollicite son petit-fils Marlon pour mettre ses papiers et
souvenirs en ordre. Durant leurs conversations, Maximilien évoque le temps passé, son militantisme communiste, ses désillusions, sa passion pour la correspondance de
Flaubert.
Il décrit aussi son quotidien dans « la Maison »
avec beaucoup d'humour et de philosophie.
C'est alors qu'arrive une nouvelle voisine,
originale, qui va chambouler ses habitudes. Lilia est d'origine russe orthodoxe, sa mère a quitté la Russie pendant la révolution. Maximilien s'interroge sur les photos et les icônes qu'elle
met sur ses murs.
De cette curiosité naîtront la rencontre et la
confrontation de deux cultures, enrichies par les échanges affectueux et drôles qu'ils entretiennent avec leurs petits enfants. Au cours de ces dialogues, l'art de la photo prendra toute sa
place.
Chaleur, émotion, partage et transmission sont
réunis dans ce photo-roman.
Ch. G.
Paradis
conjugal
Alice Ferney, éd. Albin Michel
20 €
Elsa traverse une période difficile, elle a
abandonné son métier de danseuse pour s’occuper de son foyer et, maintenant que ses enfants sont grands, elle se sent désoeuvrée et s’isole de plus en plus. Alors elle regarde en boucle le film
de Mankiewicz, « Chaînes conjugales », dans lequel trois amies reçoivent une lettre d’une relation commune leur disant : « Je pars avec le mari de l’une de vous trois
».
Et justement, Alexandre, le mari d’Elsa, lui a dit
ce matin là qu’il ne rentrerait plus …
A mesure que chacune des protagonistes du film
s’interroge sur sa vie conjugale et médite sur les lâchetés, les mensonges qui ont, eux aussi, construit le couple qu’elles forment, Elsa fascinée, tente de comprendre l’échec de son mariage en
miroir des interrogations et des mouvements des héroïnes du film.
Alice Ferney décrit avec beaucoup de finesse la
variation du sentiment dans le couple mais aussi la manière dont il se construit quelquefois : entre malentendus et désirs contradictoires. Elle est dans un coin de la pièce, observant Elsa qui
elle-même regarde le film, mélange subtil de cinéma, littérature et vie réelle.
D.B.
Dans ma maison
sous terre
Chloé Delaume, éd. Seuil
17 €
Peut-on imaginer se reconstruire dans un cimetière ?
Peut-on imaginer recomposer dans un lieu aussi improbable une personne éparpillée aux quatre vents par l’annonce d’une nouvelle qui voulait être bonne et qui ne l’était pas ? Peut-on imaginer
se restructurer en écrivant, assise sur la tombe de sa mère, un livre destiné à tuer ?
Une mère assassinée par un père qui s’avère ne pas
être le vrai, une grand-mère plus que détestée, une vie en miette, voilà le sort de Chloé, atteinte de la « maladie de la mort ». Un sort qu’elle s’efforce de combattre, épaulée par un
Théophile dont on saura longtemps peu de choses, sinon qu’il l’accompagne sur des tombes où se racontent les morts qui s’y décomposent. Mais ses morts à elle, dont elle attend des mots, se
taisent obstinément. Alors elle tente de faire parler Théophile, de le pousser dans ses retranchements, de lui faire parler de ses morts à lui.
L’audace du style sert constamment l’audace du
propos : un phrasé heurté, des mots ciselés qui laissent sans respiration ou presque apparaître la déstructuration du Moi.
B. A.
La société des jeunes pianistes
Ketil Bjornstad, éd. livre de poche
6,95 €
Dans les années 60 un groupe de jeunes, passionnés
de musique classique et pianistes talentueux, affronte l'heure des choix de la fin des années lycée. Habités par la musique, ils sont aussi aux prises avec les turbulences de leurs histoires
familiales et de leurs expériences amoureuses.
Ces jeunes pianistes jouent « à la mémoire de » ou «
au nom de » ceux qui les ont mis sur le chemin de la musique. La musique est leur vie, ils se battent pour elle, ils aiment à travers elle, ils sont prêts à mourir pour elle. Derrière
cette passion de la musique se cachent des vies difficiles et des contextes familiaux pathologiques.
On ressort de cette lecture avec une forme
d'intimité avec cette période délicate du passage à l'âge adulte, où tout peut basculer même pour ceux qui réussissent à vivre leurs passions.
La musique est au coeur de ce livre qui emmène le
lecteur dans cette vibration en continu des notes et des sentiments.
J. B.
Scarrels
Marcus Malte, éd. Syros
19,90 €
Luc Blondeau est le jeune narrateur de cette fiction
d'anticipation très noire, dont l'action se déroule à Regency, une ville carcérale, où l'on ne vit que la nuit sous l'oeil redoutable de faucons en guise de gardiens pas vraiment angéliques.
Luc passe le plus clair de son temps avec son ami Abel et avec un groupe d'adolescents qui rêvent d'une autre vie. Il est secrètement amoureux de Jona, et espère un jour être aimé d'elle. Quand
des phrases insolites apparaissent sur les murs de la ville, et s'effacent aussi mystérieusement, les adolescents s'interrogent, enquêtent, soupçonnent. C'est le début d'une aventure dont
l'enjeu n'est autre que la liberté. Guidés par Tommy, le penseur de la troupe, Luc et ses amis se mettent en route. On n'en dira pas plus sur la chute de ce
roman haletant. Marcus Malte excelle à rendre présent chacun de ses personnages, le récit s'enchaîne sans temps mort et les histoires intimes se mêlent subtilement à l'aventure collective.
L'atmosphère angoissante de cette drôle de cité palpite à chaque page. Une histoire puissante, servie par une écriture qui va son chemin sans faiblir. A lire à tout âge, même par ceux que
l'anticipation laisse d'ordinaire indifférents.
D.M
Karitas sans
titre
Kristia Marja Baldursdottir, éd. Gaia
24 €
Troisième fille d’une famille de 6 enfants, Karitas
vit au début du 20 e siècle, dans un fjord de l’ouest de l’Islande. Devenue veuve, sa mère veut offrir à ses enfants la possibilité de faire des études. Toute la famille s'unit dans la plus
grande misère pour mener à bien ce projet. Tandis que ses sœurs partent à la capitale apprendre l’une le métier de sage-femme et l’autre les arts ménagers,
elle se fait connaître auprès d’une femme riche pour
son talent de peintre. Celle-ci la prend sous sa protection et finit par lui organiser une formation à la peinture à Copenhague, où elle travaille dur pour se payer ses
études.
Sa rencontre fugace avec Sigmar, homme de la mer va
tout faire basculer. Condamnée à la maternité en série dans la misère et la solitude absolues, elle va vivre, en même temps que la perte de deux de ses enfants, l’arrachement à la liberté qui
serait nécessaire à l’exercice de son art. Ayant trouvé refuge auprès d’une parente, elle va élever ses deux garçons loin de leur père, disparu. Lorsqu’il réapparait presque 15 ans après, elle
parvient enfin à prendre en main son destin en refusant de lui confier ses fils à qui elle décide d’offrir, à son tour, la possibilité d’étudier tandis qu’elle reprend sa liberté
d’artiste. Un message fort sur la volonté des femmes dans un pays où la nature habite les êtres par sa beauté autant que sa dureté.
J.B
Autres plaisirs
Mon voisin
Milena Agus, éd. Liana Levi —
3 €
Une femme seule avec son enfant handicapé. Elle
invente des suicides parfaits qui ressembleraient à une mort naturelle. Un beau voisin emménage avec un petit garçon plein de vitalité et une nouvelle énergie va naître. Une petite nouvelle de
grande qualité.
A quand les bonnes nouvelles
?
Kate Atkinson, éd. de Fallois —
20 €
A six ans, Joanna est la seule
survivante
d’un crime qui a coûté la vie à une partie de sa
famille. Trente ans plus tard, elle est devenue médecin et mère de famille. Quand elle disparaît, seule Reggie, la nounou des enfants, s'inquiète d'elle. A mi-chemin entre polar et analyse
psychologique, un roman réjouissant et tonique.
Scalpels
Charles Gancel, éd. Buchet Chastel —
13 €
Dix nouvelles aux chutes haletantes sur un seul
thème : la honte. Au fil des pages concises et incisives, la tension est perceptible. Douleur, mise à nu, pudeur : les clichés surgissent et sont renversés au rythme d’une
construction de phrase puissamment élaborée.
Toute la nuit devant
nous
Marcus Malte, éd. Zulma —
15 €
Ces trois nouvelles nous interrogent
sur
le monde des adolescents, leurs angoisses, leur
fascination pour la mort, leurs révoltes. Histoires personnelles, mélange de rêve,
de fiction, et pourtant si proche de la réalité. Un
univers dur, fantastique, qui met en scène la violence et la fragilité des jeunes évoluant dans une société qui ne leur fait pas de cadeaux.
Les sentinelles de
blé
Chi Li, éd. Actes Sud —
15 €
Mingli et Ruifang, sont unies par ce qu’elles
ont partagé de l’enfance. Apprendre à reconnaître les « sentinelles de blé » fut une des initiations du père de Mingli, éminent agronome, et devient le symbole de leur lien pour la vie. Si leur
destin diffère, ce lien indestructible conduit Mingli à devenir la mère adoptive de la fille de Ruifang, après que celle-ci a sombré dans la folie.
Maison
buissonnière
Isabelle Minière, éd. D. Montalant —
16 €
Le titre donne le ton au livre : et si l’école
buissonnière n'était pas que le rêve des enfants ? Le retour quotidien à la maison après une journée à l’extérieur peut être un cauchemar : se confronter à ses
parents,
ou plus tard affronter sa femme, son mari, ses
enfants…On rit, parfois jaune… mais
la dernière nouvelle de ce recueil est superbement
optimiste.
Par rives et dérives
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