Lundi 8 décembre 2008
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Edito
Ecrire pour amuser ou pour faire pleurer,
Ecrire pour transmettre, ou pour se projeter,
Ecrire pour raconter ou pour se raconter,
Ecrire la vie vraie ou la vie inventée,
Ecrire pour défendre ses idées,
Ecrire pour partager,
Ecrire sur le sable ou graver dans la pierre,
Ecrire en lettres rondes ou en caractères symboles,
Ecrire la vie, la mort, la nature, les autres et soi-même
Ecrire dans la solitude ou au milieu de la foule,
Ecrire toujours le même livre ou chaque fois un autre,
Ecrire dans la gaîté ou dans la gravité,
Et puis donner tout cela à lire,
Oser la critique et le rejet,
Accepter l’indifférence ou l’admiration,
Voir son image dans les yeux des lecteurs,
Les rencontrer, les affronter,
Mais toujours et encore,
Ecrire pour émouvoir,
Ecrire plutôt que crier,
Ecrire pour ne pas oublier,
Ecrire pour chanter la vie…
Bernadette Aubrée
À demi-mots
Pour vous
Dominique Mainard, éd. Joëlle Losfeld
16,90 €
Delphine a créé une drôle d’agence : illusions et mensonges y sont convoqués pour rendre la vie des gens un peu
plus supportable et, à condition qu’ils puissent payer, elle accompagne leur solitude, leurs
regrets pendant quelques
semaines ou quelques mois : petite fille de remplacement, voix de l’épouse morte, épouse du mari
délaissé.
La Directrice de Pour Vous traite ces différents contrats avec distance et froideur, croyant ainsi se protéger de
ses propres fantômes, mais revenant avec force, ils ne la lâcheront pas…
Dominique Mainard abandonne, cette fois-ci, les petits mots dans les ourlets des robes, les signes sur les chemins
pour nous entraîner dans une torsion de la réalité qu’elle déroule subtilement avec talent.
Ce roman, comme La Maison des Fatigués parle des solitudes et des remords. Il en est le positif au sens de la
photographie et il nous interroge : n’est on pas quelquefois la « Delphine » d’un être quand celui-ci submergé par le désespoir voit en nous un autre?
Et c’est l’écriture de dentellière de l’auteure, sa manière légère pour dire la cruauté du monde qui, au
bout du livre, nous en laisse la trace pour longtemps…
D.B.
L’inaperçu
Sylvie Germain, éd. Albin Michel
19 €
L’impression que me laisse ce roman, après l’avoir fermé et longtemps médité, ressemble à la lecture d’un conte.
L’auteur nous conduit vers une profonde histoire familiale. Ses différents membres co-existent, semblent se voir sans se rencontrer. Ils se frôlent, se disent peu de choses et confortent ainsi
les secrets de chacun.
Pourtant trois femmes émergent pour se révéler aux lecteurs. Elles nous livrent un peu de leurs désirs secrets.
Nous voilà complices de quelques personnages de cette famille où le patriarche pèse de son autorité. La disparition accidentelle du fils, père de quatre enfants, ouvre une brèche à l’éclosion de
non-dits.
Sa veuve rencontre Pierre un soir de décembre. Un homme déguisé en Père Nöel, énigmatique, à la recherche de
petits boulots. Il devient l’ami de la famille et travaille rapidement dans l’affaire familiale. Comme celle d'un ange extérieur au clan familial, sa présence va bouleverser et devenir un
révélateur pour chacun de ses membres.
Comme dans le film « Théorème » de P.P. Pasolini, Pierre est celui qui vient, lève le voile sur la réalité de
chacun et s’éclipse. Il a été inaperçu comme les relations des membres de cette famille paraissent elles aussi inaperçues.
Y.B.
Les nudités des filles
Jean-Michel Rabeux, éd. du Rouergue / coll. La brune
13,50 €
Il est des écritures qui parfois vous sautent à la gueule à peine le livre ouvert. Celle de Jean-Michel Rabeux est
de celles-ci.
Un récit, un poème, peut-être, sûrement ; autobiographique, fiction, peu importe. Des lignes, des mots où le
narrateur nous conduit au plus profond de son âme quand il se trouve plus nu que nu. Personnage vieillissant qui s’angoisse face à la mort. Pas la sienne, mais celle de son amour
inconditionnel qu’il ne peut envisager voir partir avant lui.
Au détour de Paris, du golfe de Gascogne, de la prison de la Santé,
l’auteur s'interroge sur la sexualité et la sensualité des filles qu’il déshabille par le regard et par les mains,
sur le théâtre côté scène-côté salle, sur la perte d’êtres chers. Si la vie paraît souvent avec la mort en ligne de mire, elle est pourtant bien présente dans la vivacité et la force des
mots.
Une forme narrative particulière qui sert SI bien ce récit poétique (vous comprendrez le SI en capitale en vous
plongeant dans ce magnifique ouvrage).
Y. M.
Trois femmes
Boston Teran, éd. Gallimard /Folio policier
8,40 €
Eve est sourde-muette, née à New York en 1950 dans
une famille italienne, elle vit une enfance terrifiante.
Son père, un sale type, dealer, pilleur de tombes, terrorise
et tabasse sa femme et va jusqu’à utiliser la fillette comme couverture dans ses minables trafics. Révoltée, Eve
s’endurcit, ne veut pas être une victime comme sa mère, mais se construit aussi grâce à l’amour et la tendresse de deux femmes. Celui que lui prodigue trop peu de temps sa mère, Clarissa,
et celui de Fran, rescapée des barbaries nazies. Elle s’ouvre au monde grâce à l’apprentissage de la langue des signes et grâce à la photographie. Eve est douée, elle a l’œil du photographe et ne
se sépare
jamais de son appareil. Elle arrive à accepter son handicap qui l’isole du monde en photographiant justement
le monde qui l’entoure. Puis elle rencontre un jeune homme, Charlie, et ils vivent un intermède heureux, trop vite interrompu par l’engrenage de la violence et par la folie des hommes,
comme si le bonheur était impossible. Le destin tragique de ces trois femmes, dans la brutalité du Bronx, émeut et tient en haleine. Ce roman très noir, habilement construit,
bouleverse par la profonde humanité des personnages.
G. R.
La femme qui lisait trop
Bahiyyih Nakhjavani, Actes Sud
23 €
Est-ce pour souligner leur dimension universelle qu’aucune des femmes qui sont le corps de ce roman n’est désignée
par son nom ? Il y a la reine, la femme du maire (de Téhéran), la sœur du shah, la fille de la poétesse et, illuminant chaque page, la poétesse de Quazvîn, celle qui transgresse fermement les
règles communément admises de l’infériorité féminine, celle qui apprend à lire et à écrire aux femmes, celle qui rejette le voile. Car la connaissance est le début de l’autonomie de la pensée. Et
c’est pour cela qu’elle fut condamnée pour hérésie et étranglée un soir dans un jardin.
Chacun des quatre livres commence par la mort d’un homme, mort violente dans un temps de troubles et de famines de
la Perse (Iran) du 19ème siècle. Et chacun des livres est le prétexte à un morceau de l’histoire de ce temps dominé par cette figure féminine si dérangeante qu’elle est rendue responsable
–absurdement- de presque tous les maux de l’époque !
Dans une langue magnifique, et magnifiquement traduite, l’auteur nous conte les meurtres, les luttes pour le
pouvoir, les trahisons, mais aussi les changements qu’une femme assignée à résidence a pu induire chez celles que son chemin a croisées. Dans un style irrévérencieux et souvent ironique, les
intrigues de couloirs du palais nous en disent long sur l’exercice du pouvoir. Un esprit libre, d’autant qu’il est celui d’une femme, devient alors le danger premier à
combattre.
B. A.
Laver les ombres
Jeanne Benameur, éd. Actes sud
15 €
Léa la chorégraphe a besoin pour son prochain spectacle de faire de sa mère le personnage central. Cette mère si
présente dans sa vie et si mystérieuse.
Léa danse, Léa bouge, Léa a besoin de mouvement,
elle ne peut s’arrêter… Elle cherche. Bruno le peintre essaie de faire son
portrait et Léa se sauve. Elle veut savoir ce que sa mère lui cache et décide d’aller la retrouver une nuit de
terrible tempête.
Romilda sait que c’est le moment et s’y prépare. Les deux femmes sont là toutes les deux, au dehors c’est la
tempête, le vent souffle par rafales, emportant tout sur son passage et la pluie semble tomber comme si elle ne
devait jamais s’arrêter. Romilda se décharge de son passé honteux et délivre Léa. Mère et fille vont « laver les
ombres »
C’est un roman à deux voix, Jeanne Benameur laisse couler les mots
libérateurs. Une écriture émouvante sensible qui fait jaillir la larme sans qu’on s’y attende. Des mots
justes.
M.-N. C.
Laisse les hommes pleurer
Eugène Durif, éd. Actes sud
16 €
Plus connu comme auteur de théâtre, Eugène Durif signe ici un roman à la fois triste et profondément humain, donc
réconfortant. L'histoire met en scène Léonard, gardien de prison, qui un beau jour n'en peut plus d'exercer son métier. Trop de compassion, trop de fragilité. Remonte à la surface une mémoire
d'enfance douloureuse, car Léonard est un « populart », pupille de la nation placé tout jeune dans une exploitation agricole. Il y a croisé jadis un certain Sammy, un garçon de dix ans « déplacé
» comme le furent des centaines de Réunionnais dans les années 60, à qui l'Etat promettait une vie meilleure. Léonard se met en route, à la recherche de ce presque frère. Une quête
à
la fois réelle et intérieure commence, qui dévoile la vie inhumaine de ces orphelins, mais aussi la solidarité et
le partage, le rêve et l'amitié, l'envie de fuir vers un monde à soi. Léonard découvre que la vie n'a guère souri à Sammy, mais tous deux tentent ensemble de reconstruire leur histoire, entre
vérité et réinvention. Un roman contre l'oubli et les idées reçues.
D. M.
Du silence sur les mains
Sylvie Aymard, éd. Maurice Nadeau
16 €
Avec une plume légère et pourtant poignante, Sylvie Aymard retrace la vie de plusieurs femmes sans hommes, des
maris absents, des pères inconnus. Une transmission dans les mensonges et les secrets "- … Famille je vous tais." C'est un enfant, Toni, le fils de Victoire, qui par sa fugue
provoquera chez sa mère une prise de conscience brutale sur les non-dits qui pèsent sur leur famille. Elle l'aime d'un amour démesuré, qui provoque chez elle "une sidération quotidienne", mais la
vérité doit jaillir Il faut que Toni revienne. Je dois lui dire qui est son père.
Ces femmes sont belles, tendres et fortes, nourries d'une grande complicité : Camille sa jumelle, Mado qui l'aide
à élever Toni, Ada sa grand-mère centenaire. Elles évoluent dans un paysage naturel, riche, peuplé d'animaux domestiques, une tortue, un chien … Des hommes aussi veillent, Gilles l'ancien
résistant et Akatébé le guerrier samburu.
Déjà dans son premier roman Courir dans les bois sans désemparer, la précision et la poésie de son écriture
m'avaient profondément émue. A nouveau dans Du silence sur les mains, je retrouve ses mots choisis, contenus, laissant libre court à notre imagination, permettant de remplir les silences, les
nôtres et les siens.
Ch. G.
La tête en friche
Marie-Sabine Roger, éd. Du Rouergue
16,50 €
Germain Chazes, 45 ans, vit au fond du jardin de sa mère dans une caravane. Sa mère un peu dingue qui n’a pas eu
une fibre maternelle très développée. Il est grand, musclé, mais un peu simple et naïf, il n’a pas été à l’école longtemps. Il rejoint ses copains au bar, ils le mettent souvent en boite et se
moquent de lui, Germain ne comprend pas toujours leur blagues.
Il passe du temps dans le parc où il fait la connaissance de Margueritte, une vieille dame de la maison de
retraite. Ils ont en commun les pigeons qu’ils comptent presque tous les jours ! Margueritte va porter un regard nouveau sur Germain et il ne va pas être insensible à cette nouvelle attention !
Elle commence par lui faire la lecture, lui donne un dictionnaire et lui apprend à s’en servir. Il change, Germain. Il apprend sous le regard tendre de Margueritte et les yeux ébahis de ses
copains. Ils vont avoir de grandes discussions qui aident Germain à se comprendre et à comprendre les autres,
et elle, a quelqu’un à qui parler.
Un roman très tendre, drôle et plein d’humour, on rit souvent ! Un roman qui fait du bien.
M.-N. C.
Le village de
l’Allemand
Boualem Sansal, Gallimard
17 €
Sous-titré "le journal des frères Schiller", ce bouleversant roman nous entraîne sur les traces de la Shoah par
les voix de deux frères, Algériens d’origine, qui se découvrent fils d’un tortionnaire SS. L’aîné, Rachel, est le premier à découvrir la vérité après la mort de ses parents, assassinés par des
islamistes du GIA. En ouvrant une valise, il y trouve les preuves du passé de ce père devenu héros de la libération de l’Algérie. Il tente de comprendre et l’horreur de ce qu’il apprend le
conduira à un suicide ritualisé.
Le plus jeune, Malrich, vit dans une cité de la banlieue parisienne. Il y connaît les errances des jeunes gens
sans travail et la tentation de l’islamisme radical. La lecture du journal de son frère bouleverse sa conception des choses.
La force de ce livre réside non seulement dans l’horreur d’un héritage ignoré qui saute aux visages des frères,
mais aussi dans le parallèle esquissé entre les méthodes des nazis et l’engrenage de violence créé par les islamistes dans la cité. Le silence des adultes est ciblé comme une des raisons des
dérives des jeunes. Le journal de Rachel est souvent insupportable dans ses
réflexions et descriptions de ses voyages sur les traces du père, en particulier la visite d’Auschwitz. La rage du
plus jeune, le regard qu’il porte sur son monde interpellent tout autant.
B. A.
Autres plaisirs
Le goût des abricots secs
Gilles D. Pérez, édition du Rouergue - 10 €
Un vieil homme et le narrateur, tous deux habitent au 4e étage d'un immeuble désaffecté, seuls. L'un a perdu sa
femme, celle du plus jeune est partie. Deux solitudes, deux amours qui se côtoient et se croisent, avec pour lien le piano et les « Scènes d'enfance » de Schumann. L'histoire d'une relation très
forte sur le thème de l'origine et de l'exil.
Les déferlantes
Claudie Gallay, éd. Du Rouergue - 21,50 €
Une histoire de naufragés, d’écorchés de la vie, de taiseux, de haineuses et "d’écouteurs". Une histoire d’amour,
une histoire où la vie l’emporte sur la mort. Une histoire de mer, de sentiers côtiers et de navigations, de vent, d’oiseaux, de chats, de tempêtes, de vagues –les déferlantes, celles qui
emportent sans qu’on les ait vues venir !
Dans les veines ce fleuve d’argent
Dario Franceschini, éd. L’arpenteur - 13 €
Ce premier roman raconte, avec une poétique simplicité, la quête de Primo Bottardi, qui se lève un matin avec la
certitude d’avoir la réponse à la question que son ami lui avait posée 40 ans avant. Il part à sa recherche, et remonte le Pô. Magnifique périple, belles rencontres, des moments justes et
sensuels comme des perles glissant sur le fleuve.
La princesse et le pêcheur
Minh Tran Huy, éd. Actes Sud - 18 €
L’histoire du Vietnam, la guerre, le régime sont relatés dans ce premier livre. Deux adolescents se
rencontrent lors d’un voyage linguistique. Elle, Nan, vit en France, lui, Lam, est un réfugié. On saisit à travers ce récit la difficulté de se reconstruire dans un pays qui n’est pas le sien. Un
roman poétique, plein de finesse.
La Mécanique du monde
Bernard Foglino, éd. Buchet Chastel - 18,90 €
Nicolas Angtrom, réparateur en photocopieurs, est un as de la mécanique. Des grains de sable se glissent dans
cette vie trop bien huilée où les hommes ne sont que simples rouages. Fable mêlée d'humour, de rire et de tragédie, critique sans concession d'une société de consommation mondialisée et
déshumanisée où l'imaginaire et le rêve sont bannis.
Haïkus de prison
Lutz Bassmann, éd. Verdier - 9,80 €
« Prison, Transfert, Enfer ». Pour les décrire : des mots ordinaires, rudes, triviaux.
De l’âpreté du quotidien s’échappent parfois l’humour et souvent la poésie. Une suite
de haïkus que l’on peut lire isolément. Ensemble, ils forment une histoire, celle
de la promiscuité des geôles et de l’horreur journalière des détenus.
Par rives et dérives
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