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Le journal de Rives et Dérives









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Lundi 15 septembre 2008 1 15 /09 /Sep /2008 11:43

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Edito


Il y a trente ans à Grenoble naissait La Dérive. Aujourd'hui, dans un contexte de
crise du livre qui menace en réalité l'imagination et la création, la présence dans notre ville d'une librairie généraliste indépendante est une chance inestimable. Au fil des ans, La Dérive est devenue un ancrage attachant, connu pour ses richesses en  psychanalyse et psychologie, en urbanisme et architecture, et bien évidemment pour ses rayons de littérature. Ne cherchant pas l'exhaustivité que son espace lui interdit, elle affiche des choix, les coups de coeur du libraire sont mis en avant plus longtemps que les lois du marketing l'exigeraient.
On y parle livre, souvent, tout le temps, à bâtons rompus. Les coups de foudre se  tranmettent, les passions s'entretiennent avec force paroles lyriques. De ces échanges multiples est née voilà sept ans l'association Rives & Dérives, et dans la foulée ce petit journal de commentaires et d'informations littéraires. Dès le début, notre désir de livre s'est prolongé dans l'échange direct avec les écrivains, et grâce aux soutiens institutionnels à la librairie ce pari déraisonnable est devenu réalité. Au bout d'une quarantaine de rencontres littéraires préparées avec gourmandise, notre appétit
est intact.
Nous avons voulu marquer ces trente ans de Dérive par un nouveau
défi. Comment témoigner d'une manière un peu singulière du lien réel, fait d'estime et de respect, souvent même d'amitié, qui s'est peu à peu tissé entre notre collectif, soudé autour de la librairie, et « nos » auteurs ? Un beau soir, l'idée a éclaté comme une vague contre le rocher : faire écrire un numéro exceptionnel du journal par les auteurs eux-mêmes ! Un peu éclaboussés par notre propre audace, nous avons lancé le filet avec l'inconscience passionnée qui est la nôtre. Voici le résultat, une trentaine de  textes émouvants, sincères, sobres, fervents, offerts avec enthousiasme, malgré les contraintes posées.
À chaque auteur notre infinie gratitude.                

Danielle Maurel


 
À demi-mots

Claude Pujade-Renaud
Bréviaire

Lorsque j'étais enfant, on voyait encore des prêtres déambulant dans leurs jardins – de curés bien sûr – tout en lisant leur bréviaire. Voire dans leurs potagers (où les radis n'étaient pas bleus). A l'époque cette pratique péripatéticienne me ravissait. J'ai vieilli, les jardins de curés ont quasiment disparu, m'est restée la nostalgie du « livre-bréviaire » auquel on revient, amoureusement, « religieusement ».    
J'ai fini par le dénicher, mon bréviaire : Les radis bleus, de Pierre Autin-Grenier, édité en 1990 au Dé bleu (comme il se doit). Ce texte qui aura bientôt vingt ans n'a pas pris une ride. A chaque date sont mentionnés ou le saint ou la fête du jour. Une ou deux pages chaque jour. A chacun suffit sa peine... Distillée, cette peine (de vivre, d'écrire) avec quelle force discrète, quelle pudeur efficace ! Un bréviaire laïque et poétique. Souvent se faufile le sentiment aigu de l'échec, la perte : « Oh ! Le ricanement des oiseaux dans les arbres, lorsqu'on cherche en vain un mot qui vient de s'envoler par une fenêtre large ouverte sur une fin d'été ».
Dans l'écriture de Pierre Autin-Grenier, je savoure cet art subtil de capter des frémissements : d'un arbre, d'un souvenir, d'un chat, d'un instant, d'une phrase. Parfois une vacherie éloquente sur l'animal dit humain. Ou bien un trait incisif : « Je voudrais avoir mot à dire pour pouvoir enfin me taire ».
Fort heureusement,  Pierre Autin-Grenier ne se tait pas.
J'aime la façon qu'a ce texte de résister à toute classification. Sur une page, une recette de cuisine, savoureusement contée. À la page suivante, une brève phrase, criante de vérité, sur la mort. Un texte onirique, troublant, voisine, avec un aphorisme cinglant.  Je ne connais de livre qui réussisse de la sorte ce pari d'être aussi discret et aussi fort.


Michèle Lesbre
Terres intimes

Avec son écriture qui chaque fois m’évoque les bords de Loire où elle vivait à la fin de sa vie, Michèle Desbordes, dans Les Petites Terres, s’abandonne aux turbulences de la mémoire d’où émergent ces fragments de nous, ces vieux miroirs oubliés au fond des chambres, qui témoignent de la fragile et fluctuante réalité de nos existences. La mort de celui dont l’absence douloureuse révèle ce qu’elle avoue n’avoir jamais su se dire, que les choses avaient un commencement et une fin, est la lumière vers quoi tend tout ce parcours. Comme chaque fois, je la suis avec ferveur dans les courants périlleux qu’affronte son écriture dont l’insidieuse beauté ne révèle pas d’emblée le danger des profondeurs, à l’image du fleuve le long duquel elle marche au début du texte. Et comme chaque fois, c’est un éblouissement.
À mesure qu’elle avance dans les méandres de sa quête, une lecture faite quelques jours auparavant, Sur le chemin des glaces de Werner Herzog, acheté à un libraire au salon du livre de Bron et lu dans le train du retour, me rattrape. Ces hasards-là m’enchantent et, lorsque page 58 elle évoque sa propre lecture de ce carnet de route tenu entre le 23 novembre et le 14 décembre 1974, où l’auteur raconte qu’il marche dans la pluie, le froid, la neige, couche dans les granges pour aller à la rencontre de Lotte Eisner en danger de mort à Paris, je relis une phrase dans les toutes premières pages des Petites Terres : « ...et puis il me paraissait qu’écrire c’était ça, rôder, errer autour de ces lignes invisibles, ces endroits infiniment ténus où chaque instant, chaque jour, des milliers de fois la vie jouxte et côtoie la mort, une pluie, un pan de ciel, un silence soudain, et alors on se trouve là à l’extrême lisière, tantôt d’un côté tantôt de l’autre et c’est à peine si ça fait une différence. »
Les Petites Terres commence par un vol d’oiseau au-dessus de la Loire, celui d’Herzog se termine par, Je lui dis : ouvrez la fenêtre, depuis quelques jours je sais voler alors qu’il vient d’arriver au chevet de Lotte. Si les chemins de ces deux textes se croisent avec une telle évidence, c’est que l’un et l’autre,
à la frontière entre la vie et  la mort, s’élèvent jusqu’à cette miraculeuse apesanteur que la littérature, parfois, sait donner aux propos les plus graves. Deux textes sublimes.
Les Petites Terres, de Michèle Desbordes ( Verdier)
Sur le chemin des glaces, de Werner Herzog ( P O L)



Jean-Philippe Blondel
Et mon cœur transpercé

En cette fin de mois de mars, je n’allais pas mal. Je n’allais pas bien non plus. Ma femme avait été mutée à 150 kilomètres de chez nous, miracle de l’éducation nationale, et je me retrouvais en charge de mes deux filles de 6 et 9 ans, de la maison, du ménage, de la lessive et de tout le reste. Je me transformais en mère célibataire et je vivais une vie que je ne vous décrirai pas puisque vous la connaissez tous.
Ma vie est devenue très sonore – mes filles, l’aspirateur, la machine à laver,
le lave-vaisselle, mes élèves, mes collègues – jusqu’au point où finalement,
le bruit m’est devenu insupportable. Alors j’ai laissé entendre un tout petit craquement de derrière les oreilles – pas un effondrement, juste une faille – et j’ai laissé s’échapper de minuscules geysers dans le cabinet de mon médecin traitant. Il a compati. Ma femme aussi. Alors, je suis parti, une semaine, début des vacances de Pâques. Seul. Dans les Landes. C’était encore hors
saison. Laisser le fracas de l’océan nettoyer tous les autres sons. Laisser le vent dans les pins ouvrir les pièces intérieures.
Je suis parti presque sans livres – parce que j’avais déjà trop de mots. J’avais tout de même emporté American Youth, un premier roman d’outre-atlantique que je n’ai pas ouvert.
Et mon cœur transparent.
Que j’ai laissé pénétrer, page par page. Sur les départementales isolées.
Dans les sentiers forestiers déserts. Dans les chambres d’hôtels inhabités.
Sur le chemin qui m’a mené aussi là où je n’avais jamais osé aller – fleurir mes tombes. Le livre m’a accompagné à Losse (40) où ma vie a basculé un jour d’été 1982, me laissant seul héritier d’un nom dont je ne sais pas trop quoi faire.
Et mon cœur était transparent aussi, tandis que je devenais un Lancelot en quête d’explications, une Irina mystérieuse, une Tralala qu’on déplace. Tandis que je dynamitais enfin mes maisons et que le roman m’y aidait et se fondait en moi, devenant un coquillage qui se perd dans la roche qu’il a choisie.
Il y a très peu de romans, finalement, que l’on n’oubliera jamais. Il faut pour se souvenir des circonstances, des décalages, des apartés. Et mon cœur transparent est devenu l’un de ceux-là. Un écrin dans lequel j’ai rangé une partie de mon histoire. Je sais que chaque fois que j’en toucherai la couverture, un très léger frisson me parcourra. Et mon cœur transparent m’appartient maintenant, Véronique Ovaldé, que vous le vouliez ou non.



Hugo Boris
Trois-quarts dos

Un homme soigné en costard gris souris, adossé à un mur, près d’une poubelle. J’attends sur le quai du RER Val de Fontenay, banlieue est de Paris. À ses coups d’œil discrets, je comprends qu’il a repéré quelque chose, qu’il n’ose pas plonger la main. Il évalue la distance, regarde furtivement alentour. Une résistance secrète l’empêche. Il faut avoir renoncé à beaucoup de choses, descendu bien des marches. C’est un geste de pauvre qu’il s’apprête à faire, un geste de crève-la-faim. Il a vu faire les clochards. Il a eu honte pour deux, chaque fois qu’il en voyait un à la recherche d’une fin de sandwich, d’emballages à cureter, remuant la merde, retournant les restes, dans la demi-obscurité de la poubelle.
Je prends soin de garder les yeux dans le creux de mon livre, trop inquiet qu’il ne se sente observé. Il a esquissé un geste, aussitôt réfréné. Je retiens mon souffle. Ce qu’il veut est plus profond qu’il ne le pensait. Il va céder, personne ne le regarde. Ça y est, il plonge. C’est très brutal, il y va d’un seul mouvement, décidé. Je vois sa main disparaître complètement dans la gueule. La manche de sa veste remonte sur son bras, laisse apparaître la manchette de sa chemise, sa montre. Et ce bras qui continue de descendre. La montre a déjà disparu. Tout à coup je comprends sa gêne de tout à l’heure, c’est la mienne maintenant. Comme s’il existait quelque part une jauge de la dignité. Quelle quantité de soi est-on prêt à mettre ? On doit être capable d’attraper, sans se commettre, du bout des doigts, un objet qui affleure à la surface d’une poubelle publique. Comme ça, à la volée, en passant, à la manière d’un raseteur. Mais plonger sa main, son poignet, son coude, son bras, c’est autre chose. Tout ce corps avalé, c’est du temps qui passe. La main de l’homme jaillit brutalement de l’orifice. Elle tient un journal. L’homme part aussitôt avec son butin, s’éloigne trop vite de cette poubelle auprès de laquelle il se tenait depuis de longues minutes. Il a eu le temps d’avoir honte. Il avait juste besoin de trouver quelque chose à lire. Juste besoin de lire. Besoin de lire. Besoin de. Besoin.


Emmanuelle Pagano
Le livre déplié

Marc Pautrel m’a donné à lire Je suis une surprise. Nous nous lisons nos brouillons : nous avons l’oeil, l’oreille, nos sens sont aiguisés. Marc est devenu l’autre pour moi, celui qui me corrige, avec acuité. Et pour lui je suis l’autre du texte, la première et exigeante lectrice.
Dans Je suis une surprise, l’autre est Marc lui-même, il se regarde et se dit. Les lecteurs, la lectrice que je suis, entrent dans ce roman, mais par-dessus l’épaule du narrateur, cet écrivain parlant de lui-même, un lui-même qui n’est pas tout-à-fait lui. C’est dans cet écart entre le narrateur et le personnage de l’écrivain que se sont faufilés les lecteurs : toutes les pages s’ouvrent, s’écartent, et les lecteurs, la lectrice que je suis, se blottissent dans les ailes déployées du livre, des ailes d’une envergure impressionnante, car Je suis une surprise est un texte se déplie à l’infini.
Dans les salons de littérature jeunesse, les lecteurs tiennent à bout de bras de grands livres ouverts, comme prêts à s’envoler : les illustrateurs viennent de les dédicacer d’un dessin frais, il faut attendre que l’encre sèche avant de les refermer. Je suis une surprise se lit comme un roman en train de s’écrire, dans une rare proximité avec l’écrivain, l’encre est encore chaude, sur le papier il y a les empreintes des doigts de Marc. Les lecteurs indiscrets se sont glissés dedans, la lectrice que je suis, et tous les autres, ils se sont penchés par dessus l’épaule de Marc, et ils ont titubé, ils sont tombés dans le livre ouvert.
Je suis une surprise paraîtra au cours du premier semestre 2009 aux éditions atelier-in8, Pau.
(http://www.atelier-in8.com/editions/"http://www.atelier-in8.com/editions/)


Marie-Hélène Lafon
Waiting for P. M.

Elles sont venues. Elles sont là. Pour lui. Car il va paraître. Et dire ; lire ; devant un tableau de Francis Bacon ; il va extraire son verbe, le délivrer, oindre de sa parole la fervente assemblée.
Il ne saurait manquer. On n’aurait pas attendu pour rien au pied de l’escalier mécanique dans la tiédeur bruissante  du Centre Georges Pompidou ; on ne serait pas, en vain, monté de Saint-Etienne, ou de Poitiers, voire de Vierzon, en train, ce mercredi 12 mars 2008, date de la lecture annoncée depuis des mois, programmée pour clore le cycle de conférences, rencontres et tables rondes organisé autour de l’écrivain majuscule gratifié d’une Carte Blanche à Beaubourg. Quelques-uns, aussi, se dressent là, convenons-en, de rares hommes aventurés au milieu des femmes, comme elles debout. Ceux et celles qui se connaissent déjà, qui ont assisté, les semaines précédentes, à telle ou telle soirée, font cercle, entre initiés ; les autres campent dans leur attente chacun tout seul, et happent au vol des bribes ; quand il est en forme c’est, moi à Lagrasse je me souviens, ça change tout, et aux Ateliers Berthier il était là, mais il ne lisait pas, de la place on aurait dû pouvoir réserver on serait sûr au moins, c’est toujours comme ça, vous croyez que.
Enfin la cohorte s’ébranle, on monte, on est admis, la cérémonie aura lieu, on ne doute plus. On accède à l’empyrée, au quatrième étage, au Musée d’art moderne, à droite de d’escalier central. L’espace est chichement octroyé ; on n’en revient pas, de devoir s’entasser là, entre un pilier, une table chargée de matériel d’enregistrement, et une autre table, la sienne, vide, qui fera office de pupitre. Le tableau est au mur ; une femme encore, de Francis Bacon, comme il était annoncé sur la brochure ; une femme mauve, violine, emmêlée, grise noire et rose, offerte et refusée. Pas de chaise côté public ; ça trémule dans les rangs, on protesterait presque, du moins s’étonne-t-on, d’une telle incurie, de ce manque d’égards. On s’assied tout de même, on s’arrange, par terre, on s’accommode. On est là, on reste évidemment.
Ecce homo. Face ronde, très blanche, plus que pâle ; et menu corps sec de paysan creusois ramassé dans de sombres tissus. Il apparaît ; les dos les cous les épaules des femmes muettes, clouées au sol, se dressent et se dardent vers lui qui prend place et dit trois choses, rien, et aussitôt s’enfonce dans son texte, à l’abri de la couverture jaune. C’est l’été de la mort d’une mère, la chambre, l’été, des arbres énormes, des livres, l’ivresse dure, la naissance d’une fille, Booz endormi. La béance pantelante des femmes très sexuelles est comblée ; le jus verbal sourd du corps de l’écrivain, se répand, est recueilli humé goûté. Il vaut d’avoir attendu. Je bée, moi aussi.
Ite, missa est.


Philippe Besson
Avons-nous bien vécu ?

«Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais».
Ces mots sont d’Annie Ernaux. Ils viennent comme un point final à son très beau livre, Les Années. Ils pourraient, à première vue, sembler un peu tristes, suinter une nostalgie de mauvais aloi, laisser croire que, le passé étant décidément révolu, l’avenir se rétrécit jusqu’au danger. Pour moi, ils disent tout à fait autre chose : la volonté têtue, vitale de fixer les instants qui ont compté, de s’arrêter sur le bonheur – sur le bonheur, aussi – de témoigner qu’il a existé, ce bonheur.
Annie Ernaux a épinglé des instants comme d’autres des photographies dans un album. Ce faisant, elle a figé le grand vent de l’Histoire qui a soufflé sur son existence à elle et sur celle des autres, contenu les échos du monde contre sa propre intimité.
Elle l’a fait à sa manière : sèche, chirurgicale, parfois impersonnelle. Mais ne nous y trompons pas : cette apparente placidité souligne à l’évidence combien, sous la surface, dans les profondeurs, tout a été remué.
En embrassant un demi-siècle, en ramassant les années dans 250 pages d’une écriture parfaite, elle n’a pas seulement parlé d’elle, bien sûr mais de nous, elle nous a ramenés au chemin que nous avons nous-mêmes parcouru, aux paysages que nous avons traversés, aux silhouettes que nous avons croisées. Et, une fois le livre refermé, elle nous a laissés avec cette question : jusque là, avons-nous bien vécu ?


Gilles Ascaride
Cœur cassé

Il est toujours bien agréable, quand on essaie d’être écrivain, romancier, d’être sollicité par un libraire, par des gens qui aiment et défendent les livres. Ils sont nos alliés de cœur et de fait. Nous sommes de la même bande, quoi !
La bande de La Dérive me demande « un texte relatant une « émotion de lecture » : un coup de cœur lié à l’actualité littéraire, l’évocation d’un livre marquant, une aventure de lecture, etc. »
Par politesse, mieux amitié, mieux respect, j’ai failli ne pas répondre. Enfiler silencieusement, pour me défiler, les oripeaux du grossier, la tenue du hautain, le déguisement du vaniteux. Mais je suis trop gentil pour ça. Et puis j’ai horreur que l’on se méprenne sur moi. Déjà depuis tout petit…
Alors tant pis, je préfère me rendre ouvertement antipathique, ne pas tricher et répondre sincèrement aux amis.
Je n’ai plus de coup de cœur. Je crois que j’ai le cœur littéraire cassé. C’est une sale maladie qui est venue s’installer peu à peu. Elle ne tue pas, elle désole.
On n’en parle jamais car elle a tout de la maladie honteuse : comment vous ? Un écrivain ? Comment pouvez-vous ?
Et le cri de « sale traître » n’est pas loin. Mais qui a trahi ?
Je le dis, je ne puis plus rien dire de l’actualité littéraire. Elle m’ennuie. M’assomme. Je ne me retrouve dans rien. Les livres me tombent des mains. Je parcours navré, car une habitude ne se perd pas si facilement, mes librairies où je salue mes amis les libraires, mais rares sont les fois où je fais ce geste autrefois évident d’acheter un livre. Voilà, mon coup de cœur. Un coup venu sournoisement et qui  me l’a brisé.
D’aucuns me suggèrent que le fait d’écrire m’a éloigné du plaisir de lire. Ce serait bien tragique, bien déloyal. Je demande bien aux autres de me lire, non ?
Trop de dégâts dans les mœurs éditoriales ? Trop de bêtises lues et entendues chez ce qui reste de la critique ? Trop de difficultés pour moi mais aussi pour bien des amis écrivains de grands talents ? Trop de mépris ? Trop de passe-passe ? Trop de désinvolture ?
Comment aimer une littérature produite dans ce bouillon de mauvaise culture ? Taxez- moi de prétentieux, tant pis. J’ai le cœur cassé. Et j’aimerais tant guérir.
Désolé.


Philippe Ségur
L'élu de dieu

À douze ans, Arthur Valenstein était un élu de Dieu et se destinait au séminaire. Il préférait la lecture des Ecritures aux jeux plus ou moins innocents des enfants de son âge et passait beaucoup de temps à prier dans les nefs glaciales des cathédrales. Aussi ses proches furent-ils surpris lorsqu’à sa majorité, il renia la religion de son enfance pour se tourner vers l’hindouisme. Il semble que ce fût la lecture du Siddharta d’Hermann Hesse qui décidât de cette conversion. À vingt ans, il entra dans les ordres brahmaniques pour lesquels il prononça les voeux d’usage. Il connut le dénuement de son état hiératique, l’ascèse et la vie errante des samnyasins. Des années durant, il se livra à l’étude des doctrines de la métempsycose et des upanishads. Il apprit à maîtriser ses impulsions, à dominer son corps. Il connut l’éveil de l’âme et la mort de ce que son ancien maître appelait « le vieil homme ». Arthur Valenstein devint pur comme le cristal.
C’est alors qu’eut lieu le cataclysme. Il s’était retiré dans un refuge troglodytique pour un jeûne solitaire quand il sentit la terre vaciller. Il vit le ciel s’embraser derrière la montagne, un tonnerre de mille soleils. Cela ne troubla pas sa méditation. Lorsque, le temps de sa retraite achevé, il voulut rejoindre les siens, il ne trouva cependant qu’un désert de cendres où gémissait un vent acide. Il ne s’en émut point. Il allait devoir attendre. C’était son karma.
Le jour de ses trente-trois ans, une femme fit son apparition. Il y avait des mois qu’il n’avait vu un être humain. Peut-être étaient-ils les seuls survivants ? Cette pensée perturba son jugement. La présence de cette femme éveilla en lui un désir mal éteint qui le submergea avec une force explosive. Le soir-même,
il commit l’acte de chair. À peine le dernier spasme du plaisir s’était-il évanoui qu’il comprit toutefois qu’en rompant son voeu, il venait d’anéantir des années d’efforts et de compromettre la félicité de ses existences futures. Ivre de rage, il se jeta sur la femme, la saisit à la gorge et ne la lâcha qu’après l’avoir entendu expirer.
Deux heures plus tard, il avait retrouvé ses esprits et sanglotait tel un enfant en songeant à son crime. Prosterné sur le sol - ce sol stérile qui désormais ne porterait plus la vie -, Arthur Valenstein, le dernier humain sur terre, qui, toute sa vie d’adulte, avait cru en la réincarnation, murmura dans ses larmes ces quatre mots définitifs qu’il avait un jour reniés : Eli, eli, lemma sebacthani ?


Emmanuel Venet
Le silence bruissant des librairies

De l’amitié entre René Char et Albert Camus, il nous reste un volume de correspondance publié l’an dernier par la NRF et dont la lecture résonne de mille harmoniques. C’est Char, au sortir de la guerre, qui propose la rencontre sur la foi d’un « accord total avec Caligula ». Par retour du courrier, Camus glisse, dans sa proposition de rendez-vous, avoir « [aimé] beaucoup les Feuillets d’Hypnos ». Délicieuse prudence des commencements, partagés entre l’intuition d’une amitié possible et la peur d’être déçu. Très vite, c’est une fraternité qui s’installe, chaleureuse, un peu surprenante en regard des différences formelles entre les deux œuvres, logique eu égard à leur commun refus des totalitarismes et du prêt-à-penser idéologique. Char et Camus créeront ensemble la revue Empédocle qui peut s’enorgueillir d’avoir publié, malgré la brièveté de son destin, La Littérature à l’estomac de Julien Gracq. Passant des sommets de la conversation savante au plus trivial de l’existence, ils ferraillent avec Sartre et Jeanson, organisent leurs retrouvailles dans le Midi, prévoient un déjeuner avec Saint-John et « Madame Perse », ou annulent une soirée au match de boxe – tout en s’envoyant une généreuse moisson d’inédits, de tirages de tête et de réflexions sur leurs œuvres respectives. Une fois le livre refermé, la tristesse de savoir Camus fauché trop jeune le dispute à la rémanence des figures croisées et recroisées au long des pages : Sartre, Hölderlin, Gracq, Nietzsche ou Breton, références à travers lesquels cette correspondance mobilise des pans entiers de notre littérature et de notre philosophie. Alors, percevant mieux que jamais le permanent dialogue des livres, on se remémore le silence bruissant des librairies et forme le vœu que beaucoup de livres, de lecteurs et de lectures en prolongent le miracle.


Isabelle Minière
De beaux cadeaux

Je ne suis pas bien à l’aise pour parler des livres que j’aime, j’ai un peu peur de les abîmer. Mais je me lance quand même : à trois je saute, dans le grand bain. Un, deux, trois, c’est parti.
J’ai eu de la chance, ces temps derniers, on m’a offert de beaux livres. Je n’ai pas su lequel choisir, entre les deux mon cœur balance, je vais vous parler des deux.
Buzzati d’abord. Ce nom-là m’évoquait le collège, et le professeur de français, si sympathique, qui m’a fait découvrir cet écrivain. Tout un monde disparu.
Le régiment part à l’aube, c’est le titre ; très militaire à première vue. Mais, vous savez bien : il faut se méfier des préjugés. C’est pas militaire, ce livre-là ; c’est une métaphore, très grave, très profonde, sur le départ qui nous attend tous. Ce sont les tous derniers textes de Buzzati, qui se savait en sursis, condamné par la maladie, prêt à partir, et ils ont je ne sais quoi de bouleversant, dans leur détachement apparent. Dino Buzzati nous parle de nous, sans en avoir l’air, de notre fragilité. Nous sommes tous en partance.
Yves Bonnefoy ensuite, avec La longue chaîne de l’ancre. Je vous avais prévenus : on m’a fait de beaux cadeaux, ces temps-ci.
Parler de poésie… je me sens démunie. Ou alors juste ça : c’est comme un mystère, ce livre-là. C’est brumeux, c’est clair, c’est triste, c’est joyeux, c’est grave, c’est léger, c’est comme vous voulez. Ce livre résonne en nous, touche quelque chose en nous, on ne sait pas quoi ; et c’est bien de ne pas savoir, de sentir seulement, de se laisser toucher. Il y a des arbres, il y a des enfants, il y a de la vie… 
Bon, si vous voulez faire de beaux cadeaux, je vous ai donné des idées, c’est déjà ça.
Le régiment part à l’aube – Dino Buzzati – Pavillons Poche, Robert Laffont
La longue chaîne de l’ancre – Yves Bonnefoy – Mercure de France.


Antoine Choplin
Glissement

Hier soir, on s’est retrouvés à une dizaine pour dîner à la maison et on a plutôt appuyé sur le Chiroubles. Raymond Federman a longuement parlé de son ami Beckett, de sa littérature et de leurs parties de billard. Il a aussi raconté comment Charlie Parker lui a un jour emprunté son sax – Can I blow your sax, man ? – et comment il en a ensuite conservé l’anche comme une relique.
Bref, on a bien bu et au réveil, je me tape une bonne nausée. Avec Raymond, on s’attable à la cuisine devant une tasse de café. Lui semble en pleine forme, et il se remet à parler avec sa faconde à lui. Au bout d’un moment, il me demande si j’ai Watt dans ma bibliothèque. Il me dit qu’il voudrait me lire quelque chose. Du Beckett pur jus, il dit. Je vais chercher le livre.
Et après une rapide recherche, il commence à lire ça : « Le changement. En quoi consistait-il ? Difficile à dire. Quelque chose glissa. Me voilà assis, chaud et clair, tout à ma pipe à tabac et au mur chaud et clair, quand soudain quelque part il glissa quelque chose, un petit quelque chose, un infime quelque chose. Glisse – isse – isse – STOP. J’espère que c’est clair. »
Et je vois ses yeux briller, se mouiller un peu. Il doit lire ça pour la millième fois et ça le prend toujours aux tripes. Pour un peu, les larmes lui viendraient ; un drôle de paradoxe pour l’écrivain pourfendeur des sentimentalismes, dont l’œuvre, comme railleuse d’elle-même, s’attache à dompter la plus noire des tragédies intimes.
- Hein, qu’est-ce que t’en dis, il fait.
Et il referme brutalement le livre.
Sur le chemin de la gare, un peu après, on parle encore de ça, du glissement chez Beckett.

Au soir, après son départ, j’ai relu le passage de Watt, plusieurs fois. J’ai corné la page (la 43 des Editions de Minuit) et pendant plusieurs semaines, le livre est resté là, bien en vue, comme un invité au milieu de nous.


François Gantheret

Pour une fois, parler d’un livre alors qu’on n’en a pas terminé la lecture. Qu’on est, comme on dit, « en plein dedans », avec la hâte de le reprendre dès que possible, et la crainte aussi. La hâte et la crainte sourdent du livre lui-même. De l’écriture. Du trébuchement des mots. Les tours du World Trade Center se sont écroulées, Keith n’en est pas sorti indemne, moi non plus maintenant. Je le pensais bien avant de lire L’homme qui tombe, mais aujourd’hui à tout juste mi-lecture je le sais, je le suis, et ma crainte est là : de cette chute intérieure où les mots effarés, les phrases bousculées, agitées de mouvement brusques et vains comme sans doute les membres de ceux qui tombaient sans fin, m’entraînent moi aussi. Le choc des avions a fissuré un monde et les fissures s’étendent très vite. Partout retombent les débris de fer, de pierre et de chair, partout se dépose en couche étouffante la poussière du béton orgueilleux. Ce ne sont pas seulement les choses et les corps qui se désagrègent, mais « le témoin se demande ce qui est arrivé à la signification des choses, à l’arbre, à la rue, à la pierre, au vent, ces mots simples perdus dans la pluie de cendre. »
Lecture difficile, pénible, envie de ne pas poursuivre, mais c’est trop tard.
La cendre et les fissures dans les âmes, les amours, les mots eux-mêmes ruines à peine émergeant du sable des déserts, ils étaient donc déjà là, ils seront là bientôt. Des enfants savent que les avions ont percuté les tours, mais il ne veulent pas croire qu’elles se sont effondrées : non pour préserver quelque chose de leur monde, mais parce qu’ils pensent, parce qu’ils sont certains que cela est encore à venir. Et ils scrutent le ciel à la jumelle, dans cette attente.
Je ne dis pas : lisez ce livre, on m’en voudrait bientôt. Je dis que rarement l’écriture a ainsi rempli sa fonction : d’unir –de ré-unir ?- le monde et l’âme. Pourquoi faut-il que ce soit dans l’évidence de la mort poussiéreuse ? Je reprends ma lecture avec l’espoir que quelque chose va en être sauvé, mais je ne suis pas sûr d’y croire.
Don DeLillo — L’homme qui tombe, Actes Sud


Fabrice Vigne
Curriculum Emotionae

Mon émotion, ma grande émotion de lecteur en 2008, c’est Martin Eden de Jack London. L’an zéro huit n’est pas terminé, mais je crois que sa tonalité dominante ne bougera plus. Ah, Martin ! Quelle force de la nature, et pourtant quelle simplicité ! Quels tourments, et pourtant quelle joie ! Quelle évidence, et pourtant quel art ! Quelle santé, et pourtant quelle horreur. Quelle vie. Quel livre.
Les grands livres sont des bornes dans notre histoire intime et infime. Même quand nous les relisons périodiquement, et forcément nous les relisons, pour savoir comment ils ont changé, comment nous avons changé, comment en somme ils nous ont changés, leur première lecture a marqué le temps qui nous est imparti.
C’est ainsi qu’il convient de mettre régulièrement à jour son curriculum emotionae. 2008 = Martin Eden, de la même façon que, en vrac, 2005 = Hyvernaud ; 1989 = Céline ; 1999 = Agota Kristof ; 1991 = Pérec ; 1994 = Borges ; 1987 = Kafka ; 1992 = Guibert ; 2002 = Leiris ; 2004 = Grégoire Bouillier ; 1997 = Guy Debord ; 1985 = Alan Moore. Et le tout premier, je crois, 1977 = René Goscinny. Dire que je ne me souviens pas de toutes mes années ! Certaines sont peut-être des années vides. Quel gâchis ! Et nous qui sommes mortels.
Rien à voir avec la chronologie ou l’actualité éditoriale. On lit les livres quand on peut, ou quand on doit. Martin Eden (paru en 1908, à un siècle tout rond d’ici) m’a été placé dans les mains par un écrivain, Jean-Marc Mathis. « Tiens, tu lis ça tout de suite. Quiconque écrit doit lire ce livre. » Or, voilà qu’il avait raison. Tout était là, c’est vrai. Merci, Mathis, merci encore. Je l’ai lu à 39 ans, ébloui, et nostalgique de la lecture que je n’en ai pas faite à 16 ans. Depuis, je le fais circuler. Je le prête, je l’offre, je le place à mon tour entre les mains de quiconque écrit, mais aussi bien de quiconque lit, c’est la moindre des choses. Parfois on me remercie après coup, parfois on me dit : « Ah mais attends, tu débarques, c’est mon livre de chevet depuis 30 ans ! », et on m’en récite une phrase. Les émotions circulent, frémissent, vivent, et sont encore plus belles.


Ester Orner

Le livre est sorti en 1970. Vingt cinq après. Une génération s’était écoulée. Je ne l’ai pas lu à sa sortie. Je ne lisais pas sur ces sujets. Plus tard j’ai eu des occasions que je n’ai pas saisies. Trop proche de d’elle ? Trop proche de moi ? Je n’aurais peut-être pas écrit. Autobiographie de Personne qui d’’une certaine manière est  à l’opposé d’elle. Ou alors j’aurais différé encore. Mais j’aurais écrit. Il le fallait.
Un écrivain sait d’instinct ce qu’il lui faut ne pas lire.
J’ai ramené ce livre de Jérusalem en 2005. J’avais été prévenue - c’est dur, mais il faut lire ce livre de Charlotte Delbo qui faisait partie des 230 femmes qui dans Le convoi du 24 janvier en 1943 ont été déportées de Compiègne pour Auschwitz.
Je lis et pour la énième fois je me refais la même réflexion - « là-bas » l’horreur n’avait d’autre limite que la mort.
Jamais je n’avais pensé qu’Auschwitz c’était « la plus grande gare du monde pour les arrivées et les départs. » Page 19
Auschwitz c’était bien La Nuit même en plein jour.
Il faudrait tout citer. Je suis glacée à lire sur ces morts vivants. « Il y a des squelettes vivants et qui dansent » dit-elle pour résumer ce qui arrivent à ces femmes qui se détachent mécaniquement du groupe pour aller mourir dans une fosse quand on ne tire pas sur elles. Et d’ajouter « Et maintenant je suis dans un café à écrire cette histoire - car cela devient une histoire. » Page 45.
Oui, une histoire, de l’histoire, et surtout un art de dire. C’est ce qui restera. Je comprends mieux Adorno qui d’ailleurs est revenu sur son « plus de poésie après Auschwitz. » Pour que cette histoire survive au delà des témoignages, photos et films il faut qu’elle soit écrite. Et pas n’importe comment. En faire de l’écriture. De l’art. Une écriture sobre. Sans fioritures. Fragments de vie et de mort qui s’enchaînent. Ecriture fragmentaire. Fragmentée. Cassée.
Quel courage pour écrire vingt cinq ans plus tard. Retrouver les sensations d’alors. Les revivre encore pour les décrire. Par l’écriture.
Et à nouveau cette question lancinante pourquoi continuer.
« Les chiens sur les talons, il faut maintenant rattraper la colonne. »
Il faut. Il faut.
Il faut... Pourquoi faut-il, puisqu’il nous est égal de mourir tout de suite, tuées par les chiens ou les bâtons, là sur la route dans le soir pâle ? Non. Il faut.
À cause de leur rire tout à l’heure, peut-être. Il faut.” (p. 133-4) Ce « Il faut » revient comme une rengaine pour ces femmes qui marchent à la limite de leurs forces. Ce « Il faut » qui fait reculer les limites du possible.
Delbo qui aurait pu ne pas revenir est justement revenue pour dire. On devrait toujours la citer parmi les plus grands tels que Primo Levi et Ida Fink.

Auschwitz et après
Tome 1 — Aucun de nous reviendra, Charlotte Delbo, éditions de Minuit


Hubert Mingarelli

« Je n'intéresse personne. Personne n'intéresse personne. On fait semblant. Chacun parle de soi. On écoute les autres pour pouvoir leur parler de soi. Mais dans le fond on s'en fout. » Ce n'est pas moi qui le dis. C'est Georges Hyvernaud, dans La Peau et les os. Il est revenu de cinq ans de captivité en Allemagne et dans son sac, il y a la vérité nue, l'amertume et le désespoir, le bruit et l'odeur des chiottes. Il y a les autres prisonniers qui ne sont pas des camarades, et les écrivains qui parlent de choses qu'ils ne connaissent pas. Il y a l'humiliation le froid la faim et l'humanité toute nue. Il y a le vide insensé et le dénuement. Il y a un petit gars qui est mort et dont Georges Hyvernaud écrit le nom parce que c'est tout ce qu'il peut faire pour lui. Voilà tout ce qu'il y a dans le sac qu'il ramène, et c'est à pleurer de désespoir. Il n'y a pas d'espoir, il n'y a rien qui réchauffe dans La Peau et les os et ça ne vous donne sans doute pas l'envie de le lire. C'est pourtant l'une des plus belles choses que j'aie jamais lues, et c'est la première fois qu'après avoir refermé un livre j'ai eu l'envie d'aller voir celui qui l'avait écrit. Sans doute parce que, sans le savoir, notre besoin de vérité est insatiable, comme notre besoin de consolation.


Mercedes Deambrosis
Mon ami Ernie Levy

Je ne sais pas quel âge j’avais, sans doute un âge où je pouvais passer des heures à traîner le long des rayons, à effleurer du doigt les tranches satinées de centaines de livres, à farfouiller dans des bacs en bois vert où la peinture doucement s’écaillait .
Sa couverture était un peu sale, le papier jauni, le volume épais, le prix dérisoire. Il était pour moi.
« Ce jour là, l’évêque William de Nordhousel prononça un grand sermon et aux cris de Dieu le veut ! la foule se répandit sur le parvis de l’église ; quelques minutes plus tard, les âmes juives rendaient compte de leurs crimes à ce Dieu qui les appelait à lui par la bouche de son évêque »… par ces mots commença mon amitié avec Ernie Levy, bouc émissaire. Eternel coupable devant les hommes, et sans doute devant Dieu qui le laissera mourir de mille morts plus atroces les unes pendant toute l’histoire de l’humanité.
Je restais abasourdie, pantelante, les yeux rougis par la fatigue et le manque de sommeil, au bout de cette lecture commencée dans le métro et achevée dans le lit qui occupait la presque totalité de ma chambre de bonne de la rue Guersant.
Je ne suis pas restée très longtemps rue Guersant, je n’ai pas versé beaucoup de larmes sur cet Ernie Levy.  En bas des sept étages que je descendais tous les matins, la vie attendait.
Et ma vie a toujours été jalonnée de rites : partir de chez moi pour aller écrire dans un café, écrire une lettre avant de commencer, regarder sans voir, entendre sans écouter. Puis, une fois la page remplie, déambuler dans les librairies et acheter un livre d’occasion, parfois deux.
J’étais revenue à Paris, j’étais mariée et mère mais ce nouvel état n’avait en rien altéré mes habitudes. Je continuais, maintenant les samedis, à me rendre au café pour écrire.
Ce jour là, dans le bac il y avait un livre dont je ne pus détacher mes yeux et avant même de le payer, j’avais commencé à le lire.
« Nos yeux reçoivent la lumière d’étoiles mortes… ». 
J’avais retrouvé Ernie Levy, ses errances, ses souffrances, notre histoire. Ma lecture fut ponctuée de larmes. Une histoire d’oubli.
« Parfois, il est vrai, le cœur peut crever de chagrin. Mais souvent aussi, le soir de préférence, je ne puis m’empêcher de penser qu’Ernie Levy, mort 6 millions de fois est encore vivant, quelque part, je ne sais où… ».
Il a une grande avance sur moi Ernie Levy, avec ses 6 millions de vies et de morts à son actif.
Plus de la moitié de ma vie est derrière moi, le jour est maintenant trop court pour calculer le temps qui reste et plus de sept fois j’ai oublié Ernie Levy.
Sept fois j’ai acheté Le dernier des Justes. Sept fois je l’ai oublié.
Et mon cœur à chaque fois se serre, mon esprit s’illumine d’une flamme
vacillante, l’espoir.
Ernie Levy m’a fait vivre ce que je ne vivrais jamais.  Avec lui je suis rentrée dans la peau, le cœur, l’âme de ces hommes que je n’ai pas connus.
« Hier, comme je tremblais de désespoir au milieu de la rue, cloué au sol, une goutte de pitié tomba d’en haut, sur mon visage, mais il n’y avait nul souffle dans l’air, aucun nuage dans le ciel… il n’y avait qu’une présence ».
Avant d’oublier Ernie Levy une fois encore, et de retourner dans un café noircir quelques pages, je pense qu’il a eu, dans le terrible destin qui a été le sien, une certaine chance. D’y croire.

Le dernier des Justes : livre admirable d’André  Schwart-Bart


Claudie Gallay
Border line

Parfois, on me demande quels livres j'emporterais avec moi sur une île déserte, je réponds qu'en haut de la pile, il y aurait Les Saisons de Maurice Pons.
C'est un livre que l'on m'a offert, déjà lu, passé de la main à la main, presque sous le manteau.
Je l'ai lu en hiver. Dès la première phrase, ce fut le choc. J'ai été happée.
Un homme arrive dans un village.  Il vient de la guerre. Sa soeur est morte. Il veut écrire. Dans sa sacoche, il a quelques feuilles blanches. La vallée est rude, le pays sans issue. Une terre inhospitalière où ne poussent que des lentilles. Pour lutter contre le froid, les habitants portent des marmottes vivantes qu'ils s'attachent autour du ventre. C'est la saison des pluies. L'homme entre dans le village, accueil  hostile, un crâne de mouton lancé d'une fenêtre le blesse au pied.
La blessure s'infecte.
Le ton est donné.
L'homme ne peut pas écrire. Il doit se nourrir, se soigner, lutter pour empêcher son pied de pourrir.
Il tente de se faire accepter. Trop candide, trop naïf.
Ce roman est magnifique, insoutenable. Du début à la fin, j'ai ri, j'ai frissonné. Je suis passée du rire à l'horreur, l'horreur contrebalancée par l'humour, j'ai accepté  l'insupportable. Le livre refermé, j'ai été hantée par les images. Longtemps.
Un livre coup de coeur, une émotion forte, une formidable aventure aussi puisqu'il s'agit, une fois le livre terminé, de regarder autour de soi en se demandant à qui on va bien pouvoir le passer. 


Dominique Maynard

Une lecture mène toujours à une autre, et les romans, les écrivains, sont des passerelles qui nous entraînent invariablement plus loin… Après avoir aimé les Adolescents Troglodytes d’Emmanuelle Pagano, je me suis tournée vers ses romans précédents, notamment Le Tiroir à cheveux, qui s’est révélé être une émotion de lecture comme on souhaiterait en avoir plus souvent. C’est une histoire simple et d’autant plus forte qu’elle est simple, racontée sans fausse sensiblerie et sans fausse pudeur : la vie d’une adolescente qui devient femme et mère (célibataire) très tôt, trop tôt, qui trébuche, s’efforce de rester debout malgré tout, entre la honte et d’étroites parenthèses de ce qui n’est pas tout à fait
du bonheur, mais que la lumière éclaire quand même un peu, car sinon comment la jeune femme tiendrait-elle ? Le deuxième fils est blond et rieur,
le premier, Pierre, est handicapé, un mannequin d’étoffe sans regard, sans sourire, déjà presque trop lourd pour les bras de la mère-enfant. C’est elle qui raconte l’histoire, cette toute jeune femme qui a quitté l’école depuis longtemps, qui paraît souvent dure, froide et simple jusqu’à l’insensibilité – qu’est-ce qui fait alors que ce livre résonne comme un poème, que les mots y brassent des odeurs, des couleurs, des sensations, pareils aux cheveux que la narratrice aime tant caresser entre ses doigts ?
Mais ce que je voulais dire, c’est aussi ceci : avant d’écrire ces quelques lignes pour Rives & Dérives, je suis allée taper par curiosité Emmanuelle Pagano sur Google et, à ma grande surprise, je me suis aperçue qu’elle tenait un blog où je l’ai découverte non pas secrète, distante, presque autiste, comme j’imaginais bêtement que l’auteur de romans aussi forts devait l’être, mais chaleureuse, « papillonnante », généreuse, drôle ; bref, je l’ai lue et retournerai la
lire avec bonheur, dans ses livres et hors de ses livres.
Le Tiroir à cheveux, Emmanuelle Pagano


Gilles Rozier
Écriture du sensible

Cécile Wajsbrot avait lu un extrait de Consolation. Une femme s’est laissé enfermer dans un bureau de poste pour la nuit. La scène se passe en Pologne, de nos jours, dans la bourgade d’où sont partis, dans les années 1930, les aïeux de la narratrice. La scène se passe à Kielce mais le texte ne le dit pas, le suggère seulement. Et pendant cette nuit, des voix viennent visiter la captive nocturne :
Que fais-tu ici ?
Que viens-tu faire ? […]
De quel pays, quelle ville ?
Comment vit-on là-bas ?
Cela valait la peine ?
Que sont-ils devenus ?
Quels métiers, quelles alliances ?
Combien d’enfants ?
Et de petits-enfants ?
Paris.
L’Amérique.
Ce fut comme une reconnaissance. Nous étions invités à ce colloque sur l’Europe, la littérature et les frontières. Nous avons entendu nos noms respectifs, nous sommes venus l’un à l’autre. J’avais vu son nom dans la presse, j’avais surtout remarqué un livre, Beaune-la-Rolande, mais ne l’avais pas lu.
Quelque temps plus tard, Cécile Wajsbrot a publié Mémorial, qui est comme l’aboutissement du travail commencé avec Consolation. Des voix s’infiltrent à l’intérieur du monologue, elles s’inscrivent dans la progression du récit comme le chœur d’une tragédie antique. Mais la fin de Mémorial n’est pas tragique comme celle d’Antigone, c’est avant le début du livre que la tragédie a eu lieu, car le texte est un récit d’après la catastrophe. Le chœur n’y est pas constitué de comédiens couverts de peaux de boucs mais des voix de disparus, les proches de la narratrice qui l’interpellent au long de son cheminement dans la ville, la même que dans Consolation. Les voix parlent, elles montent l’une sur l’autre, leur polyphonie scande le récit et l’accélère parfois, ou le ralentit. L’une commence une phrase, une autre la continue dans une syntaxe nouvelle qui emprunte beaucoup à l’ellipse. Ces voix portent, elles nous parlent et nous interrogent. Elles demandent des comptes.
Elles viennent en contrepoint d’un silence, celui des parents de la narratrice, plutôt celui du père et de la tante, saisis dans leur grand âge par la maladie de l’oubli, maladie de notre temps, qui a dit-on des origines médicales mais n’est-elle pas l’affection providentielle d’une époque qui se prend les pieds dans la mémoire, noie ses chagrins dans l’oubli ?
Cécile Wajsbrot a une manière toute à elle de se confronter à ces notions : avec gravité et bienveillance, dans la solitude de l’être qui ne se livre que malgré lui, malgré elle, au jeu de la vie en société. Avec courage aussi, car il en faut pour nommer un roman Mémorial, tant le mot a été vidé de son sens durant les dernières décennies. Son texte est dense. Vous enlevez un mot et il chute, s’effondre, vous supprimez une conjonction et le phrasé claudique. Sa conception du roman n’est pas celle largement admise : les lieux, les villes, les pays ne sont pas nommés, les paysages à peine esquissés, les contours des personnages sont flous, mais les ambiances priment, les sensations. Cécile Wajsbrot écrit des livres sensuels qui n’ont rien d’érotique : elle fait appel à l’ouïe, à la vue et par-dessus tout, à la sensibilité.


Jeanne Benameur
Ma première liberté

J’avais tout juste dix sept ans. Je venais de quitter mes parents pour me retrouver à la fac . Enfin une chambre à moi. Toute seule.
Au début mes journées ont été rythmées par les nouvelles habitudes. Cours. Resto U. Peu de sorties. Et puis j’ai découvert qu’on pouvait ne pas aller en cours ! Personne ne s’en souciait. Personne à qui rendre des comptes. Le peu d’argent que j’avais passait dans les livres… d’occasion (pardon Yves !). Ils m’attendaient. Une petite pile qui montait. Je me rappelle. Un matin je ne suis pas allée en cours. Et j’ai lu. Trois jours entiers. Sans voir personne. Sans parler. C’était la première fois de ma vie. Je lisais, je grignotais ce que j’avais, je ne voulais pas sortir faire de courses. Vive les petites provisions que ma mère me donnait en fin de week-end. Quand mes yeux n’en pouvaient plus, je dormais. Sur le lit ou sur le canapé en skaï marron (super « kitch »). Un bonheur total. Au réveil, un bol de ricoré sur le camping-gaz. C’est mon expérience de liberté la plus formidable. Depuis j’ai su qu’il me faudrait toujours dans la vie la possibilité de ce temps sans interruption. Pour lire, écrire, imaginer. Et je me bats pour ce temps libre. Une nécessité joyeuse.
Merci, merci, merci, aux libraires d’exister.


Bruno Tessarech
En marge

Pour Delphine

Vous me suggérez, cher Yves, de faire revivre une émotion de lecture. Je crains toutefois qu’il me soit difficile de répondre à une demande si généreuse.
Rien, en effet, de plus immédiat, éphémère, volatile, et parfois décevant que l’émotion, fût-elle littéraire. Tel texte qui naguère paraissait incontournable, vous le reprenez trois ans plus tard et il vous tombe des mains. Tel poème, admirable jusqu’à être appris par cœur, vous fait aujourd’hui sourire d’emphase et de naïveté. Nous avons tous connu semblables expériences lors desquelles on ne sait trop ce qui nous fait le plus peine : avoir dans le passé été saisi d’admiration devant un texte finalement assez commun, ou ne plus retrouver aujourd’hui cette part enfantine qui, alors, nous faisait voir les mots en de si belles couleurs ?
Année après année et livre après livre, en vérité une seule émotion subsiste en moi. De celle-là je suis sûr. Celle qui me saisit lorsque j’ouvre un livre pour la première fois et que mon regard erre dans les marges du texte. Les compositeurs classiques savent que la surface de celles-ci doit être égale à celle du pavé de texte. Belle image : cette page, devant moi, est constituée pour moitié de mots, pour moitié de silence. L’une est la part de l’auteur, mais l’autre me revient. Elle est le lieu de ma rêverie, de mes scribouillages éventuels, de mes évasions. Elle est le lieu de ma liberté de lecteur.
Le voudrait-il, l’auteur pourrait-il s’en priver ? En aucun cas. Imaginez une page entièrement remplie de texte, bourré à bloc de sens, mais dépourvu de toute « réserve de blanc », selon une belle formule : impossible à lire à force d’être étouffante. Le texte de l’auteur n’existe que grâce à ces grandes marges de silence où, comme l’écrit Paul Eluard, « l’imagination ardente du lecteur se consume à recréer un délire sans passé. » C’est-à-dire se consume à compléter le texte ici livré qui, sans notre présence en marge, n’accéderait même pas à l’existence.
M’émeuvent donc ces marges qui fondent autant ma liberté de lecteur qu’elles permettent au texte de l’auteur de trouver sa respiration, de cheminer jusqu’à moi selon mon propre pas. Elles me poussent à mieux lire. Et, auteur, à songer sans cesse à mon lecteur, double inconnu mais présent à chaque page, aux bordures de mon texte.
 Jadis, avant Vauban et le grand ordre de la monarchie absolue, les pays ignoraient les frontières linéaires. Un espace fait d’indétermination séparait les peuples, étions-nous encore chez nous ou déjà chez eux ? De telles osmoses me plaisent. Ces espaces flous, on les nommait alors Marches. Les temps ont changé. Chacun chez soi, c’est aujourd’hui le mot d’ordre. Seuls les textes ignorent la sinistre « reconduite aux frontières ». Eux savent que tout doit circuler, de toi à moi, de vous à eux. Ces magnifiques et vitales marges en constituent la preuve.


Alain Rémond
Il y a des soirs où le sommeil est trop fort

Il y a les soirs où le sommeil est trop fort. On a repris le livre à la page où on l’a laissé la veille, on a relu les deux pages précédentes pour bien se remettre dans l’histoire, dans le climat, on espère avancer de plusieurs chapitres, pas comme la veille, justement. Mais brusquement on perd le fil, tout s’embrume, les lignes sautent, les paupières tombent, on rage, on peste contre la fatigue, l’engourdissement, l’endormissement. Mais le sommeil est trop fort. Vaincu, on ferme le livre, on éteint. On s’endort.
Et puis il y a les soirs où le sommeil est vaincu. Les soirs où le livre est le plus fort. On lit dans la fièvre, dans l’exaltation, plus on avance plus on est lucide, moins on a sommeil. Il est une heure du matin. Puis deux heures. Le livre est un gros livre. Il reste des pages et des pages. On se dit qu’il serait plus raisonnable de dormir, pour être en forme le lendemain matin. Mais c’est impossible. On n’a absolument pas sommeil. On a juste envie de lire, encore et encore. On est happé, pris par la main, vite un autre chapitre, et encore un autre. Il est trois heures. Il est quatre heures. On n’a jamais été aussi lucide. On n’a jamais été aussi déraisonnable. On est transporté, habité. Il reste vingt pages. Il est cinq heures. Alors, finalement, on ferme le livre. Pour pouvoir se garder du plaisir, la nuit d’après. Et se dire qu’on a tout de même un peu dormi.
Cette nuit de lecture, cette nuit exquise, volée au temps, au sommeil assassin,  c’est la revanche sur toutes les autres nuits, ces nuits où le fil s’est perdu, où le charme s’est rompu. On aura du mal à ouvrir les yeux, au réveil.
Tant pis. Tant mieux.


Joël Egloff
Premières émotions de lecteur funambule

C’est à l’adolescence que j’ai découvert Samuel Beckett. Je ne sais plus à quel âge exactement, mais toujours est-il que c’était à l’époque où je me souciais peu de littérature, et où la lecture m’ennuyait.
Je me souviens du sentiment éprouvé en tombant sur En attendant Godot, dont j’avais trouvé un long passage en feuilletant mon manuel de français.
Il devait y avoir aussi quelques photos d’une mise en scène de la pièce. Je crois me souvenir de Vladimir et d’Estragon en haillons, de cet arbre sec au milieu de la scène.
Dès la lecture des premières répliques, c’est une émotion nouvelle que j’ai ressentie, un trouble qu’aucun texte ne m’avait fait éprouver auparavant, et que je retrouve, aujourd’hui, à chaque fois que je lis l’un de ses romans ou que j’assiste à une représentation de l’une de ses pièces.
Aux pauvres hères de Beckett qui vont, clopin-clopant, ou ne vont plus, comme souvent, lorsqu’ils sont réduits à l’immobilité, il ne reste plus qu’une voix, et quelques paroles dérisoires à jeter dans le néant, sans attendre une
réponse ou une quelconque explication, mais peut-être juste un signe, le signe d’une présence.
L’écriture de Samuel Beckett est pour moi comme un fil tendu au-dessus du vide. Un fil sur lequel, en lecteur funambule, j’évolue en équilibre instable, au risque, à chaque instant, d’être pris de vertiges et, entraîné par ses personnages, de tomber dans l’abîme.
 Beckett se ressent, au plus profond de soi, plus qu’il ne se comprend. Et malgré cet état crépusculaire dans lequel il nous plonge immanquablement, on est touché par tant d’humanité et, quoi qu’on en dise, on sourit, souvent, ou l’on rit, d’un rire grinçant, mais salvateur.
C’est bien de cette manière, celle des plus grands, que sa littérature agit, en touchant à la fois au cœur et au ventre. Il s’agit bien d’émotion. Il s’agit bien de poésie.


Marcus Malte
J’ai du pif pour les livres

C’était il y a une douzaine d’années de ça. Je suis entré dans une librairie. J’ai fouiné. J’ai regardé, touché, effleuré, feuilleté. J’ai lu, reposé, repris. J’ai hésité. J’ai pesé le pour (le désir) et le contre (le prix). Il faut croire que le désir est plus lourd. Au final, un livre l’a emporté et j’ai emporté le livre. Si on m’avait demandé : « Pourquoi celui-ci ? », j’aurais répondu : « Je ne sais pas. »
Peut-être la couverture. La photo sur la couverture. La quatrième de couverture. Peut-être le titre ou le nom de l’auteur. Un quart d’heure avant, je ne connaissais ni l’un ni l’autre. Je n’en avais jamais entendu parler. Peut-être un mélange de tout ça. Mais aussi et surtout cette chose qu’on n’explique pas : l’instinct. Le flair. Car, je l’affirme, j’ai du pif pour les livres. Rarement je me trompe. J’aimerais pouvoir en dire autant au sujet des gens, mais c’est une autre histoire.
Arrivé chez moi, la première chose que j’ai faite, c’est de ranger le livre dans ma bibliothèque. Sur les étagères, parmi ses semblables. C’est ainsi que j’agis la plupart du temps : j’achète, je range et j’attends.
Quelques mois plus tard, je l’ai ressorti. J’ai lu la première page. « Pas encore », je me suis dit. Pas mûr. Je l’ai reposé.
Je sais qu’il faut attendre. Le bon roman au bon moment.
J’ai fait ça deux fois, trois fois, quatre fois. De mois en mois. J’ai attendu cinq ans.
Puis le bon moment est arrivé. J’ai lu le roman de bout en bout. J’ai craché des « Putain !... » - ce bref murmure du cœur où se mêlent admiration, jalousie et extase - au détour de chaque page. J’ai refermé le livre. Sonné. Heureux.
Ensuite, très vite, je me suis procuré tous les ouvrages de ce même auteur et je les ai tous lus. Dévorés. Sans plus attendre. « Putain… Putain… Putain… Putain… »
Voilà. C’est comme ça que ça s’est passé.
Maintenant je peux le dire : le roman s’appelait Suttree et le romancier Cormac McCarthy.

 

 


Par rives et dérives
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