Mercredi 5 avril 2006
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Édito
Si à la Dérive n’étais venue
Moult auteurs n'aurais connus.
Dans mon austère donjon isolé
Aux murs d'ouvrages classiques lambrissés
N'aurais ouï ces chants de sirènes
Etouffés par le basalte des maîtres à penser.
Invitée à quitter ces remparts
Par le prosélytisme d'une Riveraine exaltée
J'ai franchi le Rubicon
Tombant dans le tohu-bohu de bibliomanes effrénés.
Au cours de joyeuses joutes littéraires
Chacun entre en lice
Portant haut les couleurs de son champion
Sous les quolibets de quelques-uns
Occupés à de franches ripailles:
- un peu de beaujolais pour aider Ma mère à boire !
- une tartine de rillettes pour le Pique-nique en Lorraine !
- quelques noix pour accompagner L'arrière saison !
Quatre soldats arrivent, précédant une Manifestation
Laquelle provoque notre Etourdissement....
Après un dernier adieu à nos Chers disparus
Et quelques Exercices de deuil
Nous nous demandons si Seule Venise nous conviendra...
Verlaine avant centre ayant clos le tournoi
Lors de ce Soir du chien
Nous gardons Les mains libres
Pour feuilleter Le grand Fakir...
Sûr qu'après de telles soirées, Ensemble, c'est tout,
Et malgré Un été autour du cou
Nous partirons avec un Accès direct à la plage
Et nous ne ferons pas de T.S.
Maguy B.
À demi-mots
Plage des Sablettes, souvenirs d’épaves
Marcus Malte, éd. Autrement / collection Noir Urbain
Photographies de Stéphanie Léonard
5 €
Une fois le décor planté - la plage des Sablettes, ex-quartier chic de la Seyne sur Mer, ex-cité ouvrière d’où ne subsistent que des chômeurs et des seniors aujourd’hui (et lieu de vie de
l’auteur) - Marcus Malte nous embarque au coeur du drame d’Ingmar Pehrrson - son nom en fait encore sourire certains…. Devenu lieutenant de police par vocation après la mort de Paul, son ami
d’enfance retrouvé sur la plage, corps échoué ramené par les vagues telle une épave, un jour de décembre d’il y a 27 ans, il traque sans relâche son assassin dans cette ville qu’il connaît par
coeur. On suit au plus près le cauchemar d’Ingmar, hanté par ses souvenirs et par ses migraines persistantes “du quart supérieur droit”, qui poursuit inlassablement ses fantômes. Personnage
ordinaire à la conscience aiguisée, épave lucide toujours sur le fil de son existence, Ingmar a probablement, comme cette ville d’où il n’est jamais parti mais qu’il ne reconnaît plus, perdu son
âme. Ecriture intense et percutante, cette longue nouvelle prolonge en quelque sorte le recueil Intérieur Nord et Ingmar pourrait comme Lucien son jumeau littéraire (“Jeanne, ma Jeanne”)
conclure que lui aussi est “bien placé pour savoir que personne, personne dans ce monde, n’est totalement innocent”.
E. P.
J’ai grandi
Christian Garcin, éd. Gallimard
16,5 €
Le dernier livre de Christian Garcin a l’apparente simplicité d’un inventaire mémoriel : les lieux, les maisons, les figures ordinaires, les gens, la couleur des choses. Cela pourrait être
insignifiant, anecdotique. Bien au contraire, cette exploration légèrement distanciée, qui égrène les éclats d’enfance sans lyrisme, donne au texte une tenue toute en retenue. Il s’agit de mettre
des mots sur l’indicible qui nous façonne : une chambre, une terrasse, une visite dominicale, les conversations, la litanie des noms de famille…Peu à peu, le propos s’élargit. Des maisons
ancestrales, on passe dans les cours d’école, pour finir dans l’empire des mots, des lectures avec lesquelles ’auteur a grandi. Le moi reste dans l’ombre, on le sait pourtant empli de ces traces,
traversé par ce dialogue inabouti avec une histoire collective, familiale, dont le texte dévoile quelques secrets. Quant à l’écriture, elle se présente trouée de parenthèses, où la lecture bute
parfois, c’est un fil incertain, heurté et en même temps qui dessine sûrement cette géographie personnelle.
D.M.
Organes
Marie-Hélène Laffon, éd. Buchet-Chastel
12 €
Treize nouvelles qui nous enchantent les sens. Tout y est les odeurs les couleurs les bruits. La campagne profonde et lourde, lourde de tout ce que l’on sent mais qui n’est pas dit, que l’on
devine que l’on imagine. Marie-Hélène Laffon possède cette force des mots simples sans fioriture qui tombent justes. Son style d’une grande simplicité installe une ambiance dense et riche. Le ton
est calme et posé, aucune vague, on a l’impression que rien ne bouge alors que tout est en mouvement. Une puissance et une sensualité se dégagent et font que l’on reconnaît sa marque. S’y mêlent,
l’enfance l’adolescence, les hommes les femmes, des corps beaucoup de corps, la mort les bêtes, la terre ….on la ressent à chaque moment elle est là, peut-être est-ce en elle qu’elle puise sa
force. On y trouve les fêtes religieuses, la communiante et ses cadeaux et cette longue journée avec son aube qui n’est plus très blanche, l’histoire cruelle de Berthe et son corset rose, les
taupes et la bouillie infâme avec tous les détails de sa préparation, la chasse aux grenouilles et son rituel, la vie quotidienne la télévision le tour de France. On se délecte on referme
et on continue d’y penser elle nous a laissé sa marque.
M.-N. C.
Une odeur de gingembre
Oswald WYND, éd. Quai Voltaire
21€
En 1903 Marie Mackenzie quitte son Ecosse natale à bord du Mooldera qui la conduit vers son futur époux en Chine. Curieuse de tout ce qui l’éloigne de son horizon familial presbytérien, elle nous
dévoile ses impressions à travers son journal intime entrecoupé d’échanges épistolaires avec sa mère et sa meilleure amie. Elle largue toutes les amarres au contact de l’air du large, se
libérant même de son corset ! Son arrivée à Pékin se situe après la révolte des Boxers.
Très vite atteinte d’« enchinoisement », elle est réceptive tant à la beauté qu’à la pauvreté environnante. Cependant, la naissance de Jane ne vient pas combler l’ennui des rencontres
convenues entre expatriés. Le scandale provoqué par son aventure avec un samouraï va l’éloigner à tout jamais de sa fille, de son mari, de sa famille. Dans une solitude extrême, elle s’enfuit au
Japon, accoucher du fruit de sa passion. C’est une jeune femme brillante et courageuse, ambitieuse et pugnace qui va se confronter à d’autres traditions ; « luttant contre les mauvaises herbes
pour gagner sa part de soleil » ; tel l’arbre à gingembre.
Pincez, vous aussi, les pages de ce livre pour en découvrir la fragrance !
M.A.
Kafka sur le rivage
Haruki Murakami, éd. Belfond
23 €
Un homme qui parle avec les chats et fait pleuvoir des poissons, un jeune fugueur de quinze ans frappé d’une malédiction oedipienne, un évanouissement collectif mystérieux, une énigmatique
bibliothécaire, un androgyne cultivé qui joue le rôle d’un mentor, un jeune chauffeur routier qui découvre Beethoven et la lecture, quelques ectoplasmes déguisés en références publicitaires, un
refuge au cœur d’une étrange forêt où montent la garde deux soldats disparus quelques cinquante ans avant l’histoire, une jeune femme qui vend son expertise amoureuse en commentant la conscience
de soi de Hegel…pas une des figures rencontrées ou suivies pas à pas dans ce roman n’est antipathique.
Etranges oui, farfelues parfois, intelligentes toujours, déroutantes certainement ! Quoi qu’il en soi, les accompagner sur le chemin de la quête de leur moitié perdue (leur ombre n’est-elle pas
plus faible que la normale ?) est une joie sans mélange. D’autant plus que les accompagnent aussi deux passions de l’auteur : la musique et le livre.
B.A.
Le Baiser dans la nuque
Boris Hugo, éd. Belfond
16€
Le lecteur est convié la à une rencontre, à un rituel.Tous les jeudis, Louis, professeur de piano donne un cours à Fanny sage-femme.
Pour rendre compte de cette situation, revenons un peu en arrière.Aurelie, belle sœur de Louis vient d’accoucher de Laura que Fanny a aider a mettre au monde.Louis était présent à l’accouchement
; il prenait la place de son frére Adrien -le pére de l’enfant- mort dans un accident le week-end prècédent la naissance.
N’en disons pas plus sur l’histoire, car le plaisir du roman se trouve autour de la « leçon de piano » hebdomadaire. Il y a d’abord la musique, mais il y a aussi ce qui se dit, surtout ce qui ne
se dit pas entre Louis et Fanny.
Par petites touches, l’écriture dévoile un peu, se rétracte aussi. Le tact, la poésie des mots nous rendent complices de ces leçons durant lesquelles les sentiments n’osent s’avouer.Cachant leurs
blessures les deux personnages nous convient à un huis clos, nous excluant du monde extérieur. Voici un premier roman construit, lancinant, harmonieux, que l’on accompagne dans la clarté de son
dénouement.
Y. B.
The Bone People ou les hommes du Long Nuage Blanc
Keri Hulme, éd. Flammarion
24,39 €
Trois personnages crèvent les pages de ce livre bouleversant : d’abord Kerewin la solitaire, dont on ne saura pas ce qui l’a poussée à rompre avec sa famille pour aller vivre dans la tour
construite de ses mains. Kerewin est peintre mais a perdu le souffle de la création. Il y a aussi Joe-Hohepa, l’homme brisé par la mort de sa femme et de leur fils, emportés par la grippe. Joe se
retrouve seul, déchiré entre une vie sans joie et sa culture maorie. Et puis il y a Simon-Haimona, l’enfant, figure centrale. Simon vit avec Joe depuis un jour de tempête et de naufrage qui l’a
laissé seul survivant, enfant de trois ans. Simon est un naufragé muet, quasi autiste, qui ne peut exprimer ses sentiments que dans des explosions de destruction. Rien ne destinait ces trois
êtres en marge à se rencontrer et portant, de cette rencontre naîtra la reconstruction, la renaissance. L’accouchement se fera dans la crise, dans un paroxysme de violence qui manquera de peu de
les laisser brisés.
Merveilleux, ce livre l’est aussi par la profonde originalité de l’écriture, par le talent de l’auteur pour nous donner à voir les paysages de ce lointain pays qu’est la Nouvelle Zélande, pour
nous permettre d’effleurer la culture maorie. Livre de prose et de poésie, livre d’amour et d’espérance, livre de lumière et de grand vent.
B.A.
On s’est déjà vu quelque part ?
Nuala O’Faolain, 10/18
7,8 €
Dans ce roman autobiographique, il est d’abord question de la situation des femmes en Irlande, condamnées à être d’abord des épouses et des mères. Ainsi en fût-il de la mère de Noala O’Faolain.
Comment construire sa vie avec un père absent et une mère alcoolique ? En s’abreuvant de lecture et en se réfugiant dans l’écriture, seul héritage de son père et de sa mère. En choisissant
d’investir dans sa vie professionnelle comme journaliste reconnue où elle puise tout son relationnel sans jamais parvenir à construire une vie de couple et une famille. La défaillance parentale
semble poursuivre l’auteur, confrontée à une grande souffrance psychologique, une grande solitude et une forte attirance pour l’alcool. L’aspiration simple et jamais satisfaite de Nuala O’Faolain
à une vie de femme complète, associant une place d’épouse et de mère à une vie professionnelle, est poignante. Cette plongée dans son histoire par l’écriture la conduit vers l’apaisement mais pas
vers le bonheur de l’être aimé. Ce livre intense et douloureux nous emmène à travers les souvenirs personnels de l’auteur dans l’histoire de la transformation radicale qu’a connue l’Irlande des
cinquante dernières années.
J.B.
L’art de la joie
Gollarda Sapienza, éd. Viviane Hamy
24 €
Modesta, née en 1900 en Sicile dans une famille pauvre, se retrouve orpheline dans un couvent. L’une des sœurs la prend sous sa protection, et en fait son héritère. A sa mort, elle entre donc
dans une grande famille de Sicile, les Brandiforti à laquelle elle décide de se lier par le sang en épousant le prince, un handicapé physique rejeté par la famille. Devenue une Brandiforti, elle
gère bientôt les biens de la famille. Très indépendante, et fuyant le prince, elle entretient une première relation amoureuse avec Béatrice, puis s’initie à l’amour avec des hommes très
différents. Cette femme libre aime aussi les femmes puisqu’il y aura après Béatrice Joyce, une militante engagée, puis Nina rencontrée en prison. Elle devient mère biologique de pères différents
et adoptive d’enfants nés au sein de la famille de relations hors mariage ou ayant perdu leurs parents. Guidée par une forte volonté d’indépendance, dure avec elle-même et les siens, sans jamais
céder aux conventions de son milieu, elle construit une famille à sa manière. Son courage et son engagement la conduiront à vivre la prison. Par cet itinéraire de femme, le roman nous fait
traverser le 20 ème siècle au moment de la montée du fascisme et des mouvements sociaux. Modesta y prend part à sa manière, préfigurant une nouvelle place pour les femmes. Son art de la joie
n’est autre qu’un art de s’emparer de l’existence pour se situer toujours du côté des vivants et de la vie. Quelques longueurs, mais un très bon moment littéraire avec ce personnage qui emmène
loin dans l’histoire et entraîne le lecteur dans sa force de vie.
J.B.
Claudel et Rodin
à la rencontre de deux destins
A.Lenormand-Romain et Y.Lacasse, éd. Hazan
39 €
Bien sûr, ceci n'est pas oeuvre littéraire mais, en tournant les pages de ce catalogue de l'exposition présentée à Martigny (Suisse), on est saisi par l'histoire de la passion de ces deux génies,
qui a mené l'un au faîte de la gloire et l'autre à la folie et à la solitude.
C'est un livre de correspondance amoureuse où les sculptures remplacent les mots et se répondent. Elles disent avec le marbre et le bronze la connivence et l'amour, la fascination exercée,
le désespoir aussi.
Toute l'oeuvre artistique est là, servie par un commentaire toujours passionnant car il met en lumière le destin hors du commun de Camille Claudel et Rodin, et la manière dont, grâce à leur
passion, ils se sont trouvés puis perdus.
Bien sûr ce n'est pas oeuvre littéraire, mais cet ouvrage magnifique se lit comme un roman.
D.B.
Brèves
Deux heures
Rozelier Sylvia, éd. Le passage 14 €
L’attente angoissante, torturante, intolérable d’une mére qui vit durant deux heures une épreuve proche de la folie. Sa petite fille et le pére de l’enfant reviennent d’Egypte. En France toutes
les radios annoncent le crash d’un avion en provenance de Charm-el-cherkh le 3 janvier 2003 jour de leur départ.
Passagère du silence
Fabienne Verdier
Itinéraire exceptionnel d’une jeune femme partie chercher en Chine, dans des conditions difficiles, ce qui lui permettra d’exprimer son talent de peintre. Ses rencontres et son apprentissage avec
les maîtres de la mal-nommée calligraphie, maîtres rejetés par la révolution culturelle, la transformeront profondément. Elle contribue aujourd’hui à faire perdurer l’immense culture de ces
oubliés.
Je marche au bras du temps
Alain Remond, éd. Seuil 10 €
Pour les lecteurs qui ont lu, aimé les trois premiers récits d’Alain Remond. Dans ce texte il nous dit son impossibilité à écrire une fiction, pour ne pouvoir parler qu’a la premiere
personne, mais au plus prés de son lecteur.
Friterie-bar Brunetti
Pierre Autin-Grenier, éd. Gallimard, 10,5 €
Un bar peuplé de figures simples et attachantes, qui jouent la grande comédie de la vie, avec ses envolées et ses douleurs. La prose douce et âpre de Pierre Autin-Grenier transfigure le lieu,
rendant hommage à Madame Loulou, Domi le cantonnier, Ginette et les autres.
Délicieuses frayeurs
Maurice Pons, éd. Le Dilettante, 14 €
Un nouveau livre de Maurice Pons, ça ne se rate pas. Voici un recueil de nouvelles dont la première fait tout de suite entrer dans la force imaginaire et l’ampleur de la pensée d’un auteur rare,
étonnant.
Par rives et dérives
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