Samedi 10 juin 2006
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Édito
Du dérisoire et de l’essentiel
Il y a des manifestations littéraires subventionnées où l’on se vante d’inviter pendant trois jours 350 auteurs.
(1)
Il y a des manifestations littéraires subventionnées dont le but affiché est, deux jours durant, de concurrencer les supermarchés en boostant les
ventes par une grande fête façon terroir, chez l’habitant, où il y en a pour tous les goûts.
Il y a des bibliothèques qui achètent des best-sellers qui n’auraient pas eu besoin d’elles pour circuler.
Il y a que l’on confond un peu tout. Qu’on noie le poisson de la littérature dans des ambiances de foire et dans un grand mimétisme
mercantile.
Il y a des gens pour penser au contraire que le service public doit soutenir d’autres démarches, rendre visible ce qui tend à disparaître, écrasé
par le rouleau compresseur du fonctionnement médiatique et de l’affolante circulation des livres.
Il y avait donc heureusement l’autre jour, invité par les bibliothèques de Grenoble, André Schiffrin, grand éditeur qui mène aux Etats-Unis un
combat contre les logiques de concentration capitalistes.
Il y avait aussi Jacques Neyme, éditeur français, qui mène le même genre de bataille, avec d’autres, parce qu’on aurait tort de croire à une
exception française.
Il y a donc à la fois du souci à se faire et des lueurs d’espoir.
Il y a malgré tout de l’ironie à constater que, parfois, c’est du privé et du courage de quelques audacieux que souffle le vent de
l’intérêt général, du bien commun, et aussi du sens profond de cette chose que nous appelons la littérature.
Il y a qu’André Schiffrin a l’air bien seul dans New-York.
Il y a pour finir les petites actions modestes, commes les nôtres, comme bien d’autres, à poursuivre. Dérisoires et essentielles.
Danielle Maurel
(1) Merci à Guillaume Apollinaire, poète de l’anaphore et de l’amour, à qui est empruntée la forme de cet édito.
À demi-mots
Coma
Pierre Guyotat, éd. Mercure de France
19 €
Voici un livre atypique, dérangeant et lumineux, qui paraît dans la belle collection dirigée par Colette Fellous. Pas une autobiographie
seulement, mais nourri d’une expérience intense de l’auteur, le livre va bien au-delà du moi, même si le « je » est omniprésent. L’œuvre de Pierre Guyotat, souvent censurée et jugée
scandaleuse, s’enracine dans l’expérience de la prison vécue durant la guerre d’Algérie. Dans Coma, l’auteur fait le récit décousu et incandescent d’une longue crise existentielle, une
panne psychique et vitale. On le suit dans ses périples, ses quêtes de chair et de sens. Mais pendant l’errance la création continue et à la manière d’un journal de bord, le livre restitue ce
chemin palpitant, plein d’éclats de poésie, de questions brûlantes sur l’art, sur la recherche de l’autre, sur « l’œuvre comme représentation de ce manque ». On ne perd pas son
temps à entrer dans un livre pareil.
D.M.
L’inconsolable
Anne Godard, éd. De Minuit
Dans ce premier roman étonnant de force, on n’apprend rien de l’ordinaire des personnages : leurs noms, où ils vivent, à quoi ils
s’accupent. Comme si la déflagration intime dont le lecteur découvre peu à peu les contours, avait rendu vains et accessoires ces détails. Reste l’essentiel, qui continue à faire son œuvre :
la mort d’un fils dont la pensée et les gestes de la mère inconsolable dissèque avec minutie les effets dans la mémoire, dans l’attention au monde, dans le quotidien. Au plus près d’une
exploration intérieure sans concession, parfois cruelle, le texte se déploie dans un rythme à la fois tendu, musical et solennel. La narration y est portée par une adresse sous la forme d’un
« tu » qui vaut bien des « je ». S’il injecte une forme de distance, le procédé amplifie en même temps l’intensité presque charnelle de la lecture, l’envie de prendre
cette femme dans ses bras pour tenter de la consoler.
D.M.
Une saison à Venise
Wlodzimierz Odojewsk, éd. les Allusifs
1939 : la Pologne à la veille de la déclaration de la guerre. Marek attend son voyage à Venise promis depuis quelques mois. Son frère y est
déjà allé avec ses parents et cette année il est assez grand et c’est à son tour. Venise, tout le monde en parle, Marek en rêve depuis si longtemps, il sait tout de la ville, le nom des
rues et des places. Il sent bien pourtant, sans mettre de mots sur son inquiétude, que quelque chose ne va pas. Sa maman parle moins du voyage, il ne voit aucun préparatif se faire. Et tout à
coup le rêve se transforme en un départ précipité chez une tante à la campagne ! Marek y croit encore à son voyage bien qu’il perçoive de plus en plus de chuchotements entre sa mère et ses
tantes !
Pas de voyage à Venise mais à la cave, où il y a une inondation, où tout flotte et où l’imagination déborde ; c’est drôle et
attendrissant de suivre Marek et d’entrer son monde, de sentir l’enfance et sa façon de s’accommoder ! Car il va être si content de sa Venise à la cave. Le lecteur se laisser embarquer sur
les canaux imaginaires et la place St Marc, dans la vie vue du côté de l’enfant avec l’innocence de cet age qui va rendre le rêve encore plus fort que le voyage raté !
M.-N. C.
Entre les murs
François Bégaudeau, éd. Verticales
Un prof de français, ironique mais pas désabusé, nous emmène au plus près de son quotidien : un collège du 19ème arrondissement, univers coloré,
métissé…On entre dans la classe, la salle des profs, les conseils de discipline, on s'attache aux élèves, à leurs expressions corporelles et langagières. On ne saura rien de ce qui se passe "hors
les murs", l'œil de l'auteur est rivé aux détails de sa classe, à ces corps d'adolescents qui parlent, questionnent, apostrophent, cherchent à avoir le dernier mot. Et lui, qui maintient son cap
entre leçons de civisme et coups de gueule pas forcément salvateurs, osant les subtilités du passé simple ou des figures de style…
L'écriture est vive, rythmée, scandée par des dialogues percutants. On retrouve au fil de l’année scolaire Dico qui souhaite changer de classe
"ou au moins de prof", Ming qui continue ses progrès fulgurants malgré l'expulsion programmée de sa mère, Alyssa au visage en point d'interrogation et aux crayons rongés à hauteur de l'intensité
de sa réflexion… Galerie de portraits savoureuse également en salle des profs : recherche obstinée du recto verso de la photocopieuse, remplissage des "fiches incidents", et l'invariable question
: "ça a sonné?" Un hymne à la parole, drôle, grinçant, revigorant.
E.P.
J'étais derrière toi
Nicolas Fargues, éd. P.O.L
17 €
Rarement on aura lu la confession d’un homme sur la difficulté des relations du couple, empreint d’une telle sincérité. Le narrateur se met à nu,
ose dire le plus profond de lui, de l’homme, du mâle qu’il est, de sa vérité, de sa quête de vie. Marié à Alexandrine, une africaine, ils ont deux enfants métis. Ils vivent dans une ile du
Pacifique depuis quelques années. Quel est le lien d’amour qui les unit ?
Elle est belle, autoritaire, maîtresse femme, sûre d’elle ; lui plus frèle, belle gueule, soumis, il se sent lâche et se le cache. Leur vie
ainsi établie se charge de pression de non-dits de renoncements. C’est l’adultére qui provoquera l’explosion du couple. Il a trente ans, ce chaos lui vient en aide pour enfin faire tomber les
masques. Il se confie à un ami, lui adresse une longue lettre.
Seul en voyage en Italie il se laisse draguer de façon inattendue par Alice, une jeune étudiante. Il mesure avec bonheur son retour en
Europe, les odeurs de son enfance, le soleil de sa côte d’azur et constate les difficultés interculturelles de sa vie avec Alexandrine.
Avec Alice ils se ressemblent, ils se comprennent sans se le dire il retrouve son adolescence. Finis les soumissions à la brutalité
d’Alexandrine qui le trouve trop fragile, pas assez viril. En compagnie d’Alice il est mâle et tendre. Il est lui-même. En somme ce livre est un passage dans la vie d’un homme qui ose se dire. IL
a trente ans, il lui reste à se construire sans nouvelle façade.
Y.B.
L’envers du décor
Ernest Pépin, éd. le Serpent à Plumes
16,90 €
Las de la grisaille, un couple de métropolitains quitte Paris avec le projet de créer un restaurant en Guadeloupe. Après l'euphorie du début, les
déconvenues pleuvent avec les difficultés économiques, relationnelles, et les incompréhensions liées au passé colonial.Le restaurant ferme...Le couple n'y résiste pas et l'homme se retrouve
seul.
Sur le marché de Pointe à Pitre, où il erre comme un clochard, il rencontre la vieille Anadine, la reine du sorbet coco. Tout en tournant la
manivelle de sa sorbetière, celle-ci observe ce Blanc France qui flotte comme un objet à la dérive, et elle décide de le prendre sous son aile.
Grâce à la sagesse d'Anadine, l'homme découvre une autre Guadeloupe, une terre comme les autres, avec ses contradictions, ses laideurs et ses
beautés, sa mosaïque de races et de couleurs. Ce n'est ni l'enfer, ni le paradis,mais simplement une terre humaine.
Avec une belle écriture, pleine de couleurs et de poésie, l'auteur guadeloupéen nous offre un livre savoureux, profondément humain,
à consommer sans modération, comme le sorbet d'Anadine.
Maguy B.
Le pouvoir des mères
Marianne Fredriksson
Catherine, femme libre et dévoreuse d’hommes, apprend qu’elle est enceinte de Jack son dernier amant. Elle part chez sa mère Elizabeth. Les deux
femmes se retrouvent autour de l’évènement et Catherine décide de garder l’enfant. La réaction de Jack est brutale, il la frappe violemment et s’enfuit.
Catherine se réfugie chez son frère pasteur. Elle réalise alors grâce à une correspondance avec sa mère qu’elle a vécu enfant la souffrance de sa
mère battue par son père. Elle apprend par ailleurs que Jack a été battu autrefois et que leur rencontre et la perspective de l’enfant renvoient à la violence vécue.
A travers sa grossesse choisie, Catherine renaît à elle-même en provoquant la parole de sa mère. Elle comprend alors qu’aucun amour ne peut
naître de ces blessures de l’enfance ni aucun sentiment de paternité ou de maternité. Ce dialogue entre la mère et la fille permet à la mère de refonder sa vie et celle de sa fille en la
protégeant des traces du passé. Un livre profond qui renvoie à l’héritage du passé et au pouvoir fondamental des mères, celui d’offrir à leurs enfants une protection sans laquelle aucune
structuration psychologique ni choix face aux évènements de la vie n’est possible.
J.B.
Dans l’or du temps
Claudie Gallay, éd. Du Rouergue
Un père de famille à la vie structurée - avec sa femme et ses deux jumelles – rencontre Alice, une vieille femme. Naît une relation irréelle au
premier abord mais qui fait sens pour ces deux personnages : pour Alice, il s’agit de transmettre son histoire, pour cet homme il s’agit d’ancrer sa vie quelque part.
Alice nous emmène alors sur les traces des artistes, parmi lesquels son père et André Breton, qui ont fui la guerre de 40 et se sont réfugiés aux
Etats-Unis en Arizona. L’art sacré des Hopi les fascine et les nourrit : le père d’Alice pour la photo et André Breton pour sa collection d’art. Alice, alors jeune femme vit avec eux ce
moment de conquête de la culture Hopi par les Blancs avec toutes ses dérives. Enfant témoin, enfant victime aussi, Alice ne pourra jamais oublier, la mort brutale de son père emporté par les
vagues la ramène vers ces souvenirs beaux mais durs. Ce qu’Alice décharge sur cet inconnu au moment où la mort approche lui permet de faire passation par les mots. L’héritier de cette mémoire est
aspiré, condamné alors à quitter ce qui fait sa vie pour habiter cette mémoire. On ressort de ce livre étrange avec une douleur intérieure mais sans réel sentiment d’enthousiasme. Comme si la
matière était trop loin de nous pour qu’on s’y laisse emporter tout à fait.
J.B.
Une enfance lingère
Guy Goffette, éd. Gallimard
L’enfance, source inépuisable du romancier, est à nouveau à l’honneur dans le dernier roman de Guy Goffette, auteur que nous avions découvert
avec un magnifique roman Un été autour du cou. Dans Une enfance lingère, la réalité et la fiction s’entrecroisent avec bonheur dans l’expression de sa mémoire sensorielle.
Toutes les femmes qui entourent Simon, de la mère à la grand-mère en passant par la mère supérieure, la petite voisine délurée, l’amie fellinienne de sa mère, toutes ont des dessous qui
vont éveiller sa sensualité. Et pour couronner son initiation débarque l’oncle Paul, commerçant ambulant en lingerie, qui accepte d’emmener Simon dans sa tournée et qui lui fait trier
des bas -selon les tailles, les couleurs - pour faire des paires, pendant qu’il est “très occupé” avec une cliente. Avec son style admirable, d’une plume fine et sensible, Guy Goffette
manie l’humour et la délicatesse à l’image de ses souvenirs d’enfance de petit campagnard des années 50. Et le livre peut être refermer avec un grand sourire.
F. D.L.
Loin de quoi ?
Laurent Sagalovitsch, éd. Actes Sud
18 €
C’est l’histoire de Simon Sagalovitsch qui part pour Vancouver, au « Kanada » comme dit sa mère, fuyant à la fois sa dévorante famille
et la France où il étouffe, ce pays « trop petit, trop mesquin, trop calculé » et incurablement antisémite. Il découvre donc le Kanada, ce grand pays incurablement hygiéniste :
ainsi la description des coureurs sur la promenade de Vancouver au petit matin est jubilatoire ! Amateurs d’humour juif et de Woody Allen, précipitez-vous sur ce livre, vous serez comblés.
Sagalovitsch n’est pas plus adapté au Canada qu’à la France. Il lui est impossible de commencer la journée sans s’assurer qu’il a sur lui sa boîte de Temesta, son « bâton de berger » à
lui. Légèrement paranoïaque, il trimballe son mal de vivre et une méfiance aiguë envers tous les goys ; seuls ceux de l’équipe stéphanoise de la grande époque trouvent grâce à ses yeux, et
entre tous, Rocheteau avec sa crinière bouclée… Mais avec cette drôlerie et cette distance, ce recul par rapport à soi-même qui caractérisent l’humour juif, Sagalovitsch nous amène à comprendre
comme rarement ce désarroi existentiel fondamental qui accompagne la judéité, désarroi que rien ne fait céder, avec lequel il faut bien faire. Une seule issue : en rire pour
survivre.
M. L.
Brèves
Petite révision du ciel
Elisa Brune
Vincent met fin à une vie réglée et à son travail dans le monde des assurances. Passionné de mathématique, il réalise combien jusqu’alors il n’a
rien choisi ou décidé, comme s’il n’avait pas existé. Il explore alors minutieusement la vie pour ce qu’elle est et se laisse glisser dans le seul plaisir d’être et le dépouillement.
Les yeux des chiens ont toujours soif
Bonnet Georges, éd. Le temps qu’il fait, 16 €
Emmurés dans la solitude de leur vieillesse, deux séptuagénaires se rencontrent, s’apprivoisent, et tentent une vie commune bien difficile, après
tant d’années d’éxistence recluse. Un livre profondément émouvant.
Précis de médecine imaginaire
Emmanuel Venet, éd. Verdier, 12 €
Un objet littéraire non identifié, qui explore notre rapport à la maladie à travers le langage, l’exotisme des mots, leur charge fantasmatique.
De courts textes, entre narration et sémiologie, légèrement autabiographiques, superbement écrits.
Ketala
Fatou DIOME, éd. Flammarion
"Objets inanimés avez-vous donc une âme" ? Fatou DIOME en a donné une aux affaires de la défunte Mémoria. Tour à tour, son collier de perles, le
canapé ou Masque prennent "la parole" pour nous décrire le puzzle de sa vie, de l'arbre à palabre de son village d'origine jusqu'à Strasbourg. Quelques pages colorées et poétiques pour célébrer
l'Amour et le souvenir.
Lily la tigresse
Aloma KIMHI, éd. Gallimard
C’est en suivant les péripéties d’une jeune femme que l’auteur israélienne nous entraîne dans un tourbillon ou s’entremêlent les forces
créatrices du désir, l’amour, le renoncement. Un très beau roman de littérature réaliste fantastique.
Par rives et dérives
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