Dimanche 10 septembre 2006
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Edito
Déménager
Déménager, c’est l’occasion de trier, jeter, se délester : l’idée me ravit. Et me voilà devant des pans de murs de livres, patient assemblage de quelques lustres…
Il va falloir réduire, choisir. Renoncer, donc… Le regard suspicieux traîne sur les étagères, accroche les plus vieux, fatigués, relégués en haut, osons le mot… poussiéreux… Poussiéreux ?
ah, d’apparence oui, peut-être, mais le contenu… Ringard ? Comment ça ringard ? même plus édités ? euh… oui, mais … justement ! je les ai lus, relus, tant aimés… qui les lira, si on ne les
édite plus et que moi aussi je les largue ? Ah… pas engageant ? à jeter au feu direct… Oh, pas ceux-ci… j’avais 22 ans… ah pas ceux-là, c’est V. qui me les a fait découvrir ! Pas ça, que nous
lisions à deux… Oh pas celui-ci, on me l’a offert à la naissance de mon premier enfant, et pas cet autre-ci… ni cet autre-là cadeau de noël, d’anniversaire, d’amitié, d’amour : un petit mot
manuscrit les rend intouchables… Ah pas ça je dois le lire, un jour, juste entamé… ni ceux-ci, avec la dédicace de l’auteur, souvenir des rencontres à la Dérive… Quoi ? oui, bien sûr,je les
garde… Et aussi tous mes … Ca va faire trop ? Oui, je sais, il en est tant que j’ai lus, aimés, qui m’ont marquée, dont j’ai oublié le titre, et qui n’ont fait que passer, alors quelle importance
? Mais me voilà feuilletant mes rayonnages comme un album photo, et à part une minorité de « nuls » que je peux écarter sans regret, comme un paysage morne, un visage flou, un rectangle de papier
sans âme, tous les autres sont un bout de vie. Bien sûr… l’important… c’est de les avoir lus…
Michèle Pinto de Abreu
À demi-mots
Le temps où nous chantions
Richard Powers, éd. Le Cherche Midi
24 €
Quand Delia jeune femme noire passionnée de musique rencontre David, physicien Juif allemand émigré aux Etats-Unis, seule leur passion partagée pour le chant les
emporte au-delà de la réalité du racisme dans l’Amérique des années 50. Leurs enfants, élevés à l’écart des réalités, sont bercés dès leur plus jeune âge par cette croyance : la musique n’a pas
de couleur et constitue leur identité. Quand Jonah l’aîné s’avère être un chanteur trop talentueux pour s’en tenir aux concerts familiaux ou de quartier, il doit quitter la « bulle familiale »
pour une école de musique. Il est alors confronté brutalement à l’apprentissage des rapports entre noirs et blancs. Il est rejoint l’année suivante par Joseph son jeune frère musicien. Celui-ci
se positionne d’emblée en protecteur de son frère artiste qui ignore tout des frontières entre les cultures et de l’ébullition du pays. La disparition de leur mère dans un incendie leur enlève
brutalement leur ancre dans la vie et les deux frères démarrent sans filet leur carrière musicale… Sur fond de musique et de combat pour la défense des Noirs, ce livre habité par le rythme et le
chant nous emporte dans une traversée de l’histoire des Etats-Unis sur un demi-siècle, alors que le conflit racial exacerbé interroge l’identité de chacun.
J.B.
L’Immeuble Yacoubian
Alaa El Aswany, éd. Actes Sud
22,50 euros
À l’heure où l’histoire se répète au Proche-Orient, où la vision occidentale se résume souvent à l’aspect religieux de cette partie du monde, il y a des hommes
comme Alaa El Aswany qui par la grâce de l’écrit nous montrent la richesse et la diversité de l’Égypte contemporaine. On se promène d’étage en étage dans cet immeuble, fleuron architectural des
années 30, passé d’une occupation bourgeoise à populaire, où chacun tente de construire sa vie, voire de la finir. C’est un visage sans complaisance, mais avec beaucoup d’humour et de
sensibilité, d’une société qui se cherche après les fastes de « l’ancien temps » et d’une domination militaire qui ont conduit aujourd’hui ce pays à être partagé entre occidentalisation et
islamisation. Derrière un récit délicieux, Alaa El Aswany analyse les problèmes actuels de l’Egypte tels que la condition féminine, la place des homosexuels, l’affairisme et les magouilles
financières, ou la montée de l’intégrisme. Ce roman, immense succès populaire dans le monde arabe et maintenant bien au-delà, déjà adapté au cinéma, est un vrai plaisir de lecture. Cédez à la
tentation sans peur de tomber dans un piège commercial, on est bien loin de cela.
Y.M.
Présent ?
Jeanne Benameur, éd. Denoel
16 €
Une journèe ordinaire dans un collége, qui se termine par un conseil de classe et d’orientation d’une classe de 3eme. De l’architecte célébre qui a conçu ce
collége, initialement réservé aux jeunes gens fragiles des poumons, au factotum omniprésent comme le rouage indispensable au fonctionnement du collége, l’auteur nous prend par la main et nous
permet d’observer au plus près les méandres de la vie du collége. La principale, les profs, les éléves, la documentaliste, le conseiller d’éducation, les parents…les humains qui se frottent, se
guettent, s’évitent, s’embrassent, se parlent ou se taisent, se lient ou se délient, d’état d’ame en état d’ame. L’écriture est juste, chaleureuse, empathique. Avec émotion, tact, on découvre
comment l’éducation peut passer par l’apprentissage du sensible pour certains profs. L’habitude, la désespérance, les désillusions ont pris le pas pour d’autres enseignants. Ce roman est parfois
empreint de mélancolie, mais l’auteur se rebelle, fait surgir l’accroche qui permet à un jeune ou à un prof de retrouver l’espoir. Roman sur l’incarnation des êtres, situé à l’aube de l’automne
2005 au cœur de l’embrasement des banlieues, Présent ? est un livre engagé qui passe par la fraternité et l’amour.
Y.B.
Déloger l’animal
Véronique Ovaldé, éd. Actes Sud
17,80 €
Il était une fois une petite fille de 15 ans qui "redoutait de prendre des centimètres". Elevée par Monsieur Loyal, Rose est en quête de son géniteur et elle
inventera les réponses que sa mère ne lui donnera pas à son sujet. Sujette aux suicides et à des crises diverses, elle saute un jour par la fenêtre provoquant la chute mortelle du canari de la
voisine, Madame Isis.Tandis que sa mère disparaît sans raison, à son retour d’hôpital, seul son beau-père l’attend Sans doute faut-il prendre de la hauteur pour supporter le chagrin d'une mère
soudainement évaporée. Rose attend la sienne tantôt sur la terrasse de l' immeuble, en compagnie de ses lapins, tantôt dans l’univers des papillons de Madame Isis, devenue sa meilleure amie. Elle
se met à compter les jours et insidieusement de fielleux soupçons vis-à-vis de M. Loyal, envahissent son esprit.
Son imagination galopant vers des territoires invisibles, moulinant dans sa tête des scénarios horribles. Pour transcender un quotidien qu'elle partage entre
l'Institut et sa maison, elle s'invente une légende à découvrir à la lecture de ce conte. Sous la plume délicate et évocatrice de son auteure.
M.A.
La main du diable
Anne-Marie GARAT, éd. Actes sud
18 €
Jusqu’où le besoin de connaître le sort de son amour d’enfance va-t-il conduire Gabrielle ? Endre a disparu, il n’a donné aucune nouvelle depuis son départ en
Birmanie, en 1908, l’année des 16 ans de Gabrielle. Et puis, un jour, une convocation du Ministère de la Guerre la met en présence d’une malle de retour d’Orient et de l’ énigmatique secrétaire
d’un colonel… C’est pour Gabrielle le début d’une aventure pleine de dangers et de rencontres, mais aussi de tendresse pour une petite enfant orpheline et d’amour pour Pierre, le père de Millie.
Elle va côtoyer la méfiance et le meurtre et se trouver mêlée aux sombres expérimentations d’une période d’avant guerre, la "GRANDE", celle qui verra l’utilisation de l’arme chimique. A.-M. Garat
nous enlève dans un monde foisonnant de situations, de sentiments, de personnalités complexes et d’une grande richesse. Elle nous parle de Paris en 1913 et sait mêler l’actualité artistique et
politique à l’histoire intime de ses personnages. Le vocabulaire est riche, le style diversifié, parfois à la limite de l’emphatique mais sans jamais en franchir le pas. Elle renoue avec l’art
romanesque du feuilleton pour notre plus grand plaisir.
B. A.
Villa Blanche
Bruno Tessarech, éd. Buchet Chastel
20 €
Le narrateur hérite de sa marraine une quantité de livres, documents, photos, lettres et objets appartenant à un couple trés années folles : les Bourdet. Edouard
Bourdet, dramaturge et administrateur de la Comédie Française, et son épouse Denise étaient l'épicentre d'une vie littéraire et mondaine intense. Leurs souvenirs hantent le jeune homme et
l'entraînent à la recherche d'un monde révolu. Le récit commence à la Belle Epoque, au moment où le jeune Proust fait ses premiers pas dans les salons. Feydeau, Colette, Porto Riche, et bien
d'autres font leur apparition, puis Paul Morand jouant à saute-mouton avec Giraudoux. Dans les années trente, on assiste à la rivalité entre les bals de légende donnés par les Beaumont et le
milliardaire Arturo Lopez. C'est dans leur Villa blanche, perchée parmi les pins au dessus de la rade de Toulon, que plusieurs de leurs amis écrivains composèrent leurs oeuvres majeures. Mauriac,
Morand, Lacretelle y séjournèrent, et Cocteau s'en échappait parfois pour descendre dans les fumeries d'opium de la ville. Un livre à la recherche de ce temps perdu où l'on s'étourdissait de bals
et de fêtes entre deux guerres, pour les amoureux nostalgiques d'une époque magique et folle où brillèrent tant de noms de la littérature et des arts.
M. B.
Suite et fin au Grand Condé
Mercedes Deambrosis, éd. Buchet Chastel
14,90 €
Chantal Sureau, secrétaire d'un cabinet juridique à la vie aussi relevée qu'une tisane, s'offre une fois par an un week-end de rêve. Elle devient alors "Madame",
occupant la suite Sévigné au Grand Condé où tout le personnel connaît ses habitudes et se plie à ses moindres caprices.
Mais cette année-là, rien n'est pareil. Un escroc minable aux abois, marquis de pacotille, décide de séduire cette femme que l'on dit trés riche. Ceci sous l'oeil
du directeur des cérémonies terrorisant le personnel, lequel se gausse de son licenciement imminent programmé par la nouvelle direction.
Tout n'est que faux-semblants, apparences, mensonges. Chacun est en représentation, s'invente un rôle dans le luxe et le confort de ce grand hôtel où le petit
personnel est en proie à la mesquinerie, la jalousie,la rivalité, la trahison.
Une belle comédie humaine, écrite avec humour.
M. B.
Sweet Home
Arnaud Cathrine, éd. Verticales
16,50 €
Lily, Vincent, Martin. Trois récits, trois époques, trois petits arrangements avec la mort. Trois récits autour d'un drame, pour le cerner, ou peut-être le
comprendre ? Trois étés au bord de la mer et de ses falaises qui s'effondrent lentement, inexorablement. Une famille bancale et silencieuse au bord du mensonge. La mère, une fois de plus sauvée
par ses enfants, continue d'attenter à ses jours. Le père, absent aux siens depuis longtemps, diminué, raillé, toujours dans l'ombre de son frère Rémo à l'omniprésence troublante. Et les enfants
qui survivent comme ils peuvent : Lily, qui donnera la vie à son tour, Vincent, son jumeau, écrivain à la dérive, et Martin, le petit dernier qui porte en lui tous les secrets de la famille. Une
fois de plus Arnaud Cathrine excelle dans l'exercice de deuil, avec une écriture dense, tendue, au bord de l'abîme, au plus près des failles et des blessures. "Le vide est intact. Seule l'étoffe
s'est un peu épaissie", dira Vincent, qui nous invite à rester debout. Entre les vivants.
E. P.
Toute passion abolie
Vita Sackville-West, éd. Autrement
13 €
Lady Slane, vieille dame de 85 ans est au seuil de sa vie. Elle semblait douce tranquille et résignée…. A la mort de son mari, un haut politique anglais, elle
laisse derrière elle tout son passé pour mieux s’y replonger. Elle se réfugie dans une maison qui était en location il y a trente ans. Elle rencontre le propriétaire, un original qui semblait
l’attendre, et dont elle accepte l’ amitié. L’entrepreneur qui rénove sa maison aura aussi ses sympathies. Avec sa fidèle dame de compagnie, Genoux, elle mene une vie à son rythme. Au fil de ses
promenades, elle va se souvenir et faire le bilan de sa vie, s’apercevoir que son idéal était de devenir peintre, impossible pour l’époque d’alors ! Un autre personnage apparaît, un
amoureux qui avait succombé au charme de cette lady lors de son séjour en Indes où son mari était vice-roi. Tous ses souvenirs lui reviennent doucement et lui échappent à nouveau.
Elle se fatigue et sa mémoire lui fait défaut. Elle ne voit plus ses enfants, ses nouveaux amis et Genoux l’entourent …seule son arrière petite-fille aura ses faveurs et l’on fermera sur une note
d’espoir ce véritable poème tout en sensibilité et en tendresse. Amie de Virginia Woolf, Vita Sackville-West a écrit un délicieux livre, tout en finesse et délicatesse sur le thème de la
vieillesse. Aucun désespoir, au contraire, le sujet est traité avec calme, sérénité et humour.
M.-N. C.
Bardadrac
Gérard Genette, éd. Seuil (Fiction & Cie)
21,90 €
Un livre buissonnier, fantasque et ironique, signé d’un auteur qui n’a pourtant pas une réputation de rigolo. Haute figure intellectuelle, théoricien de la
littérature, Gérard Genette prend ici une route inattendue, celle de l’intime et du regard en arrière, à travers un abécédaire totalement arbitraire où il renoue avec la tradition des « mélanges
». De mot en mot, il revisite son parcours, ses souvenirs, les figures qui l’ont marqué, comme celle de Barthes auquel il consacre plusieurs articles. L’autobiographie reste discrète, bien
souvent teintée d’humour, ou parfois émouvante comme à l’article Rendez-vous. A la fois bilan de vie, propos moraliste, évocation fine d’une époque qui s’achève, Bardadrac c’est de
l’écriture en vrac, réjouissante et dense. L’écriture, toujours alerte et profonde, n’est pas pour rien dans le plaisir qu’on tire de cette lecture.
D. M.
Brèves
Les après midis, ça devrait pas exixter
Fabienne Jacob, éd. Buchet Chastel, 12 €
Avec une écriture sensuelle, l'auteure nous offre des nouvelles venues de l'Est, qui évoquent ses souvenirs dans les temps vides ou pleins des après-midis lorrains.
Elle dit l'éphémère et l'intime, la tristesse et la joie, tout ce qui pince le coeur des petites gens, sur une musique nostalgique des années 70.
La rose de Blida
Khadra Yasmina, éd. Après la lune, 6€
Dans la collection « La maitresse en maillot de bain » - un auteur évoque dans un court texte un souvenir, un phantasme d’enfant, voici La rose de blida,
histoire d’une femme merveillement belle, rencontrée dans une cours d’école par Y.. Khadra qui avait alors 13 ans, Il ne l’a vue qu’une fois. le temps a passé, il est devenu écrivain, il
garde l’espoir de la retrouver chez un libraire, dans une bibliothéque…
Sainte Rita, patronne des causes désespérées
Claire Wolniewicz, éd. Finitude, 14 €
Six nouvelles où l'on suit des personnages croqués dans leur vie quotidienne, qui se débattent ou s'accommodent avec l'existence et ses tournants. Un premier livre
qui retient l'attention par son écriture vive et ses portraits attachants, graves et drôles à la fois… peut-être parce que sur chacun d'eux veille Sainte Rita ?
Je pense à vous
Michel C. Thomas, éd. Bleu autour, 9 €
Un étrange récit poignant et lyrique, peuplé de personnages sans nom, d’ombres qui traversent les lignes, on les devine sauvés de l’oubli par le travail de la
mémoire et de l’écriture, tous ces êtres simples, berger ou vacher, jeunes garçons, vieilles femmes, tous ceux à qui personne ne pense plus.
Par rives et dérives
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