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Le journal de Rives et Dérives









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Vendredi 10 novembre 2006 5 10 /11 /Nov /2006 15:31
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Edito

Pensées d’automne

L’actualité littéraire est plutôt riche en automne. Les bonnes et les mauvaises feuilles tombent. Les petits comédies médiatiques viennent faire sourire, parfois elles mettent aussi dans une légère colère, qui s’évanouit assez vite d’ailleurs, parce qu’au fond il y a plus grave que cela.
Ainsi, tout cet émoi autour des prix littéraires, à nouveau, autour de ces jurés, tenus et drivés par leurs viles éditeurs, se livrant à de non moins viles tractations, tout en baffrant, s’empiffrant, se pourléchant, puis rotant grassement le nom de l’heureux élu, grand futur pourvoyeur de jolis bénéfices. Soit, mais on ferait mieux de lever les yeux vers la bourse, vers les stratégies financières qui rendent l’espace du livre de plus en plus étroit, vers tout ce qui nous parle parts de marché là où nous disons naïvement « création ». La veulerie de quelques VIP du cénacle parisien n’est qu’un symptôme, la vraie maladie est ailleurs, derrière de formidables enjeux économiques.
De cet automne je préfère donc garder deux souvenirs contrastés. D’abord cette rencontre avec l’auteur marocain Mahi Binebine, dans le cadre du cycle « Ecrivains en Grésivaudan », à la médiathèque de Pontcharra. Les bibliothécaires avaient organisé un partenariat avec l’animatrice du centre social, et avec les participantes  - toutes originaires du Mahgreb- d’un atelier d’écriture. Celles-ci avaient bien sûr préparé un extraordinaire buffet oriental. Mais surtout, elles étaient là, à la rencontre, avec leurs enfants qui n’en ont pas perdu une miette. Je veux dire de l’auteur. Tout le travail patient qu’il faut, pour emmener les gens vers le livre, cette belle conviction parfois récompensée. La littérature avait un goût légèrement sucré.
Deuxième vision, ce matin. Paul Nizon à Thonon-les-bains, son beau regard bleu, son humour surprenant, devant un public clairsemé. Pas loin de l’élégance du lac, dans la beauté de cette matinée d’automne, la littérature avait un goût de fruit rare, réservé à quelques chanceux, un goût légèrement amer.
Danielle Maurel


À demi-mots

Tu n'as qu'un mot à dire
Niall Williams, éd. Denoel
22 €
Lorsque sa femme meurt, Jim Foley est dévasté par le chagrin. Il s'enferme dans sa solitude malgré ses enfants dont il ne peut soulager la tristesse. Dans la grande demeure familiale, au coeur de l'Irlande battue par les vents et la pluie, afin de pouvoir continuer à vivre malgré tout, il entreprend de  raconter l'histoire de sa famille qui est aussi celle de la diaspora irlandaise ballottée entre Irlande et Etats-unis. De l'Irlande de la fin du 19eme siecle, en passant par New-York, le narrateur se raconte, enfant timide et fragile qui vole des livres, adolescent rêveur dans une famille religieuse et secrète et enfin jeune homme passionné lorsqu'il rencontre Kate.
Un roman de nuages et de pluie rythmé par les deuils, les renoncements.et par l'amour aussi, sans doute le plus sombre de l'auteur, mais les allers et retours entre enfance et âge adulte, la quête des racines et de la mémoire, les somptueuses descriptions de la campagne irlandaise rythment la structure du récit et l'écriture talentueuse  de Niall Williams  entraine le lecteur, en un seul souffle, jusqu'au dénouement, la vie à nouveau...
D.B.


Bonne nuit, doux prince
Pierre Charras Ed Mercure de France
16 €
Voilà un récit bouleversant, un hommage immense d’un fils à son père.
Le temps d’un court roman il se rappelle l’histoire du jeune homme qu’a été son père descendu de ses montagnes, devenu mécanicien en ville. IL était un homme qui faisait, qui fabriquait de ses mains, mais c’était un taiseux, un taciturne. Pourtant ce grand silencieux savait donner sa part d’amour. Etait-elle alors bien comprise chez l’enfant qu’était le narrateur ?
IL se rappelle son enfance, son adolescence, les occasions manquées de dire je t’aime à son père. La mère ? un peu en retrait, dans l’ombre…
C’est un livre nostalgique de tous les instants. Le recul favorise sans doute la mélancolie. Le narrateur semble insatiable. Pourtant  du plus loin de ses souvenirs d’enfant il ne peut se projeter dans un  avenir radieux et  savourer un futur heureux. Est-ce l’appréhension de devoir révéler un jour son homoséxualité à ce père rustre traditionnel et intransigeant ? IL est fils unique et conscient du poids que pèse l’exigence de la descendance.
Ce livre est écrit comme un journal empreint du réalisme enchanteur du quotidien. L’écriture est d’une infinie poésie et il y a de la grâce dans le style.
Y.B.

Ferdière, psychiatre d'Antonin Artaud
Emmanuel Venet, éditions Verdier
5,50 €
Un texte court, dense, épuré. Des mots précisément choisis pour un récit magnifique et sans concession autour de la vie de Gaston Ferdière, qui fut le psychiatre d'Antonin Artaud, et de bien d'autres…
Comment d'une famille d'artisans à St Etienne, Ferdière s'en va à Lyon étudier la Médecine, devient psychiatre, sans cesser d'être tenté par l'écriture, s'installe à Paris, rencontre les Surréalistes… Il sera finalement quitté par sa femme (pour un "vrai" poète), évincé en province par ses confrères, et en 1943, il recueille Artaud, dans un état déplorable, dans son asile de Rodez, le soigne et le remet à sa table d'écriture.
Décrié par ses pairs médecins, non admis chez les poètes, Ferdière l'entêté poursuit infatigablement sa tâche de psychiatre, tente les nouveaux traitements, trafique pour nourrir les fous qui crèvent de faim pendant la guerre, les encourage à créer, collecte leurs œuvres jusqu'à sa mort.
Emmanuel Venet, sans complaisance pour son confrère, nous rend ce personnage touchant jusque dans ses errements et ses maladresses et pose la question de la place de la littérature en regard de la médecine. Peut-on être médecin et écrivain, poète et psychiatre?
E.P.



A la vitesse de la lumière
Javier Cercas, éd. Actes sud
21 €
Un étudiant espagnol part dans une université américaine où il rencontre un ancien vétéran du Vietnam. L’étudiant est écrivain et se lie d’amitié avec Rodney, le vétéran, qui reste distant et solitaire, ils ne parlent jamais de la guerre. Ils ont de grandes conversations littéraires, où Rodney, très cultivé, remet sans cesse à sa place le jeune écrivain pour l’obliger à se dépasser.
Sans crier gare Rodney disparaît, son ami le cherche, rencontre son père qui lui raconte son histoire et lui confie toutes ses lettres. Rodney ne se remettra jamais de cette guerre et disparaît ainsi pendant des mois. L’étudiant rentre en Espagne. Son dernier livre connaît un immense succès.
Rodney réapparaît, raconte tout même le plus sombre, le plus bas. Les deux histoires se juxtaposent, le succès détruit l’écrivain et lui fait commettre des erreurs lourdes de conséquences. L’auteur se met en scène, un mélange étonnant, il tourne en dérision son propre succès : Les soldats de Salamine. Qui est qui ? Chacun de nous porte-t-il des aspects aussi sombres ?
M.N. C.


Amère Indienne
Emmanuel Merle, Ed. Gallimard
10,90 €
Emmanuel Merle est né à La Mure en Isère, il a publié chez Gallimard en 2004 Redwood, recueil de nouvelles où il était déjà question de l’Ouest Américain tant aimé. Amère Indienne est un voyage poétique à travers les Rocheuses où chaque recoin de la nature détient une parcelle d’âme indienne. Il évoque la souffrance de ce peuple tout en nous faisant partager la beauté des paysages grandioses. Les rivières tumultueuses portent des noms d’animaux (Salmon River, Snake River). La terre est parfois rouge, désertique, marquée par les anciennes mines d’or ou de fer et les villes fantômes. Ailleurs, les vallées verdoyantes s’illuminent et le soleil se reflète dans les eaux cristallines. Tous ses poèmes sont en harmonie profonde avec cette nature sauvage. C’est une invitation à la découverte de l’autre et de l’inconnu, nous conduisant à une meilleure connaissance de soi. Il nous offre un éclairage subtil sur les différentes cultures des hommes peuplant ces contrées et un rappel fréquent de son attachement aux poètes américains, Richard Hugo, Jim Harrison…
Ch. G.


L’impasse
Antoine Choplin, éd. La fosse aux ours
16 €

Antoine Choplin est un magicien : de la plume, des ambiances, des évocations, de l’enchantement des rencontres improbables. Il sait comme personne mettre en scène la beauté au milieu des décombres : un immense tableau au milieu des champs dans les décombres de la seconde guerre mondiale (Radeau), la danse et la beauté du geste sportif  dans les décombres d’une ville anonyme (Grosny ?) pour cette Impasse à la fois lieu géographique et symbole de cette guerre effroyable.
Timour l’étudiant  et Oleg le soldat vont développer une impossible amitié au milieu des ruines de l’Institut, établissement scolaire cible des bombes. Oleg souhaiterait être à mille lieues de ce terrain de sport où il continue à s’entraîner au lancer de poids et à rêver aux jeux olympiques. Timour revit ses années d’études, vient courir sur la cendrée, hante la bibliothèque, tente de survivre.
Et le jour où une patrouille de soldats menés par un capitaine déshumanisé, brutal et sans aucune pitié, va fouiller l’impasse où Timour et sa famille se sont réfugiés après la destruction de leur foyer, leur rencontre se terminera tragiquement.  Cependant, dans cette tragédie, l’espoir n’est pas absent et la vie reste la plus forte.
B.A.
                                   

Etranger au paradis
Philippe Lafitte, éd. Buchet Chastel
13 €
Dès les premières pages, vous vous mettez à courir, vous courez aveuglément de l'antichambre de la vie à celle de la mort. Vous êtes entraîné par le narrateur, en fuite perpétuelle, qui vous fait entrer dans son jeu, dans sa vie, par la magie du "vous" qu'il emploie. Ensemble, vous allez ainsi brûler, en vingt-quatre heures, toute une existence, en allers et retours incessants entre toutes les étapes d'une vie et le lit où gît le vieillard décharné que vous êtes devenu.
Depuis la course effrénée du spermatozoïde qui crie "maman" pour se donner du courage, aux talus et aux haies de l'enfance que vous franchissez avec un jeune gitan aux yeux de braise, vous gardez l'allure du marathonien. Vous croisez plein de gens et vous ne rencontrez personne...Puis, comme le moribond, vous finissez par vous demander si cela est bien le monde dont vous aviez rêvé. Mais si tout est joué pour lui, il vous reste du temps à vivre, du temps pour vous interroger sur votre vie. Ce livre, un peu déroutant parfois, sonne vrai. Vous en sortez épuisé par ce "vous" qui vous a entraîné, par procuration, dans une vie qui n'était pas la vôtre.
 M. B.

La légende du Mont Ararat
Yachar Kemal, éd. Gallimard
14,50 €
Nous voici transportés aux abords du Mont Ararat, quand par la volonté du ciel un cheval blanc s’arrête un jour devant la porte d’Ahmet.
Dès les premières lignes, le décor est planté : déclinaison chatoyante et poétique de ce lieu de légende, où la pureté de l’air, la limpidité du lac de Kup, et l’envol de l’oiseau blanc éblouissent le regard et le coeur.
Même au plus profond du cachot où Ahmet se trouvera enfermé, un foyer de lumière est accessible, à travers l’œil de la geôle.
Par la répétition des mélopées ancestrales, le lecteur entre petit à petit en profondeur dans les méandres de l’esprit des différents protagonistes..
Ici l’épée sert à trancher les têtes, couper une natte ou séparer la couche infranchissable des deux amants.
Toute la population s’associe avec ardeur au challenge du héros ; et quand un vent de liesse souffle sur Beyazit, il souffle aussi sur le lecteur tant est puissante l ‘évocation des événements. Qui de l’amour ou de l’honneur l’emportera dans la relation passionnée qui lie Ahmet et  Gulbahar ?
M. A.

Terre des Oublis
Duong Thu Huong, éd. Sabine Wespieser
29 €
Un village au Vietnam : Miên est heureuse avec son mari et son petit garçon. Mais ce jour là, sa vie s’écroule : son premier mari, disparu et déclaré mort par l’armée depuis 14 ans, est de retour au village…
Et la tradition, la reconnaissance due aux vétérans qui se sont sacrifiés pour le pays, mais aussi la pression sociale, l’obligent à retourner vivre avec cet homme malade, détruit, pour lequel elle n’éprouve plus aucun sentiment amoureux.
Miên, Bôn le vétéran, et Hoan le nouveau mari, vont s’enfoncer dans une spirale de désespoir, aucun d’eux ne trouvant ni sa place ni son intérêt dans cette situation absurde.
Ce récit est celui des réflexions de ces trois personnages, de leurs réactions, des sentiments qui les troublent. D’autres personnages les entourent. Le passé, en particulier la guerre, tient une place primordiale et revient en permanence dans ce récit, dur mais toujours très humain. Chacun va progresser vers une nouvelle vie, acceptée, voulue.
La société vietnamienne nous est rendue à travers la vie quotidienne dans un village montagnard et une petite ville : les artisans, la cuisine, le mode de vie, les obligations sociales, les écarts et les découragements, mais aussi les espoirs et les décisions.
B.A.

Virginia
Jean-Christian Gröndahl, éd. Folio
5,40 €
Ils se sont connus adolescents quand elle est venue habiter avec lui au bord de la mer pour fuir la guerre de 40 à Copenhague.
Ils se sont quittés avec des histoires d’amour jamais partagées : lui pour elle, elle pour un pilote anglais échoué sur la plage.
Depuis la vie s’est écoulée, rien n’a jamais été dit, jusqu’au jour où il décide de la retrouver.
Un livre fort et douloureux où il est question de la fidélité aux sentiments et de l’impossibilité de construire sa vie sans le deuil de l’être aimé. Le secret non partagé, génère pour les deux personnages l’impossibilité de la relation vraie entre mari et femme et parents et enfants. Ce livre marque par sa profondeur.
J.B.



Autres plaisirs

Une pièce montée
Blandine Le Callet, éd. Feryane, 19 €
Lors d’un grand mariage à la campagne, dans la bourgeoisie de province, les convives se révèlent peu à peu, allant jusqu’à dévoiler des secrets de famille, entre rire et larmes, au cours de scènes parfois émouvantes.

Rue de Rome
Pomme Jouffroy, éd Des Femmes, 17 €
Partition à plusieurs voix qui nous conte un moment de la vie d’un atelier de luthier. Roman sensuel où le toucher (le bois, la peau) s’associe à l’ouïe (la musique) et à l’odorat (senteurs du bois, parfum…). Ecriture parfois classique, parfois heurtée, comme l’écho de pensées désordonnées.

Du côté d’Ostende
Jacqueline Harpman, éd. Grasset, 17 €
Henri navigue dans un mode conventionnel et bourgeois.  Sa mère s’est suicidée et son père est mort, il vit seul dans une grande maison. Ne révélant à personne son homosexualité, il est l’ami des femmes et notamment d’Emilienne amante du célèbre peintre dont il est amoureux.

Portrait du Gulf Stream
Erik Orsenna, éd. Point / Seuil, 7 €
Océanographie, cosmogonie, géographie, poésie… se sont toutes ces approches scientifiques et littéraires auxquelles nous convie l’auteur. Un voyage au long cours à la poursuite du Gulf Stream, des vents et des marées, des courants et contre-courants.

Obéir
Leena Lander, éd. Actes sud, 20 €
Pendant la guerre civile en Finlande, dans une clinique d’aliénés transformée en tribunal, trois personnages : un juge un soldat une prisonnière. Huit clos où chacun a quelque chose à cacher, à prouver, à gagner, à réparer.


Par rives et dérives
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