Mardi 10 avril 2007
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Edito
Au poète qui doute
Aux portes d’un printemps poussif, paresseux et pour tout dire quelque temps aléatoire, ce fut un beau Printemps.
Je veux parler du Printemps du livre, dont je vous avais annoncé précédemment le bien que j’en pensais, la joie que je me faisais à l’avance d’un certain nombre de rencontres.
Je n’ai pas été déçue du voyage, d’autres autour de moi non plus. La qualité des écritures, l’engagement des
auteurs invités dans ce quelque chose qui sépare le commerce du livre de la littérature, tout cela a produit des instants de grande émotion. De ces éclats d’intelligence qui, quand la fête est
finie, produisent encore longtemps leur effet.
Il n’est pas difficile de cerner ce qu’un lecteur espère de ces moments fugaces de contact, de ces échappées de
sens qui viennent comme un soutien à la lecture, comme une confirmation. La vibration du texte qui se poursuit dans la conversation avec l’auteur. Parfois des interstices, des failles qui se
comblent.Ou des voies pas entrevues, des sentiers que la parole dégage et qui apparaissent dans une aveuglante lumière, et alors, vite, il prend l’envie de retourner au texte, le soir même, pour
vérifier cette révélation.
Ce que l’auteur tire pour sa part de la rencontre avec ses lecteurs, je peux le deviner, je veux bien me
convaincre, pour l’avoir entendu dire à maintes reprises par les intéressés, que cela tient aussi d’un enrichissement. Que c’est un cadeau des deux côtés. Mais je peux aussi témoigner que ce face
à face peut tourner à l’épreuve, voire au traumatisme. Que l’exercice engage plus qu’il ne le laisse paraître. Qu’il est bien plus qu’un simple petit tour de piste pour ego blasé, laissant
parfois la place au doute, une large place béante au malaise, à la peur de n’être pas à la hauteur. .
C’est arrivé l’autre dimanche de fin de Printemps. Un des auteurs les plus remarquables, les plus authentiquement
généreux, est ainsi reparti avec cette petite blessure qu’il a su exprimer en toute candeur. Que dire ? que faire ? Comment le persuader que j’avais autant aimé lire ses textes que l’entendre en
parler sans affectation. Peine perdue, certainement. Je l’ai pourtant fait, sans certitude d’avoir réussi. Ce qui m’en reste aujourd’hui, c’est une tendresse particulière pour cette fragilité.
Elle laisse finalement beaucoup espérer, elle rappelle que le fil tendu entre lecteurs et auteurs reste un fil humain, délicat, et parfois bien loin des vanités.
Danielle Maurel
À demi-mots
Un as dans la manche
Annie Proulx, éd. Hachette
20,90 €
Bob Dollar est un jeune homme honnête, intelligent et curieux. Il est aussi un amoureux des livres, en particulier
des récits historiques. Embauché par la Mondiale de la Couenne (sic), il se voit confier la délicate mission de repérer des terres à acheter pour le compte de cette multinationale de la porcherie
industrielle.
Prospectant dans le Panhandle texan, littéralement le "manche de poêle", territoire voisin de l’Oklahoma et grand
pourvoyeur de bétail et de cow-boys, il y rencontre une foule de personnages passionnants, porteurs de l’histoire de cette région façonnée par un climat éprouvant : chaleurs intenses, orages et
vents violents, nuages de poussière, tornades. Bob cache son objectif, car l’élevage industriel du cochon n’a pas bonne cote dans le comté où il s’installe : pollution, odeurs insupportables et
déchets envahissants rendent les ranchs voisins inhabitables quand ils n’entraînent pas des maladies graves. Cependant, l’intérêt que Bob porte à ceux qu’il rencontre va lui permettre de se faire
adopter ; il écoute et questionne, et apprend donc maintes histoires, plus ou moins véridiques, mais qui sont le fondement culturel de cette région de l’Amérique profonde. Cow-boys, propriétaires
terriens, conducteurs de charrois, réparateurs et constructeurs d’éoliennes, veuves volontaires, chaque personnage est une histoire. Et Bob trouvera sa voie grâce à cette
expérience.
B.A.
Les Amants de Boringe
Pascale Gautier, éd. Joëlle Losfeld
10 €
En donnant naissance à ses jumeaux, la mère d'Hélène et Alexandre n'a que le temps de dire "Bonjour et adieu mes
enfants" avant de rendre l'âme, les laissant aux bons soins de leurs tantes et de Perpétua, la bonne. Les jumeaux grandissent dans la magie du lac et de la forêt, sous l'oeil de Perpétua,
gardienne tutélaire du domaine de Boringe, et des demoiselles Dubois : Adélaïde, souffrant de crises de linguistique aiguë, Anastasie la mystique, et Agathe qui ne vit que pour son
cheval.
Pour briser le sortilège d'un irrésistible amour interdit, Hélène quitte Boringe pour Paris. Elle arpente sans fin
les rues de la ville, cherchant l'oubli dans l'épuisement de la marche. Des personnages hauts en couleurs croisent son errance, tricotant provisoirement le fil de leur vie à la sienne. Malgré
toutes ces rencontres, elle se sent toujours à l'extérieur des autres, à l'extérieur de la vie.
Le retour à Boringe, où il n'y a pas non plus de place pour elle, referme la boucle de son existence dans ce lieu
voué à la désertion des hommes et la solitude des femmes.
Dans ce roman-conte, Hélène, comme Alice au pays des merveilles, côtoie toutes sortes de personnages déjantés,
essayant vainement de s'intégrer dans chacun des mondes où elle se trouve propulsée. L'écriture singulière de l'auteur, portée par la poésie, les jeux de mots, la musique des mots, ouvre les
portes d'un monde magique, poétique, nostalgique,onirique, cruel, jubilatoire et tragique où il fait bon se perdre.
M. B.
La veine du vigneron
Elisabeth Knox, éd. le Fil invisible
22,50 €
Etrange histoire que celle de Sobran…En 1808, le soir de ses 18 ans, écrasé par un chagrin d’amour, le voilà parti
pleurer sa douleur dans la vigne en compagnie de deux bouteilles « empruntées » à la cave de son père. C’est ce soir là qu’il va rencontrer un ange. Un vrai, nanti de tous les attributs qui font
l’ange : les traits purs et beaux, les grandes ailes enveloppantes, la stature, l’art du vol libre. Et à chaque anniversaire à partir de cette nuit, le rendez-vous est fixé, histoire de se
raconter, de parler de sa vie, de ses espoirs, de ses craintes.
Mais cet ange-là est un ange étrange, ni ange ni démon, plutôt laïque, un de ces anges qui aurait croqué la pomme
avec plaisir et dont la curiosité l’amène à beaucoup voyager. Cet ange-là est de bon conseil, cet ange-là a un sexe…La vie de Sobran va s’en trouver bouleversée.
Une écrivaine néo-zélandaise nous conte une histoire bourguignonne peu banale, une histoire familiale ancrée dans
la vigne et le vin, une histoire rurale qui traverse le 19ème siècle, une histoire où les ailes tiennent une grande place, les ailes du vent et celles de l’amour.
B.A.
Toutes ces vies qu’on abandonne
Virginie Ollagnier, éd. Liana Levi
18 €
Nous sommes en décembre 1918. Les trains ramènent du front des soldats détruits, amputés, défigurés, blessés au
plus profond d'eux-mêmes. Claire, une jeune novice, travaille à l'hôpital St joseph, dans le service de psychiatrie du professeur Tournier.
Un homme arrive, il ne parle pas, ne bouge pas, son identité est inconnue. Claire va tenter de le ramener à la vie
grâce à la douceur de sa voix et de ses mains.
Cette rencontre est un point d'orgue dans leurs vies respectives, où ils sont face à des choix difficiles. Pour
Claire, suivre la voie de la religion ou celle de la médecine. C'est la meilleure élève de Tournier, elle est vive et brillante. Pour l'inconnu, il s’agit de s'abandonner à la mort ou revenir
vers la vie. Tout est encore possible pour eux, et notre curiosité sera captivée jusqu'au dénouement.
C'est un premier roman, original dans sa construction, nous attachant à de nombreux personnages secondaires.
L'écriture alterne entre les dialogues vivants des scènes avec Claire et les récits en italique des rêves subconscients de l'inconnu. Nous sommes plongés dans la tragédie d'une époque, s la place
de la femme dans la société et la question essentielle du choix de vie.
Ch. G.
Déneiger le ciel
André Bucher, éd. Sabine-Wespieser
17 €
C’est la veille de Noël, dehors la tempête fait rage. Vent et neige. D’habitude David déneige la commune, ce soir
son tracteur est en panne et il ne peut rien faire. Antoine, son fils « de rechange », lui annonce son arrivée : il décide de partir à pied à sa rencontre.
Le roman d’une nuit, dans la neige et la tourmente. David sait où il va, il a pris toutes les mesures pour ne pas
avoir froid et faire face, il chante et danse. Pour se tenir compagnie, il convoque tous les êtres qui lui sont proches, les morts, les disparus, les vivants. Leur fantôme apparaît dans la neige,
dans le ciel, dans le ruisseau.
On entend le bruit des animaux, du village, des flocons de neige. David se montre très présent aux autres et aide
ceux qu’il rencontre avec une grande simplicité.
Il marche dans cette nuit si noire sur la route, ses pensées s’agitent comme les flocons autour de lui et il
fait le vide de ce qui l’encombre. Un cheminement intérieur tout au long de ce périple qui ne finira qu’au petit matin.
André Bucher nous enchante, sa plume est pleine de poésie de cette nature qui l’entoure, il nous la fait presque
toucher tant il sait si bien la dire.
M.-N. C.
Les chutes
Joyce Carol Oates, éd. Point/seuil
8 €
Les chutes « maudites » du Niagara ancrent l’histoire d’Ariah, fille de pasteur, musicienne marquée par une
éducation très austère. Après le suicide de son premier mari dans les chutes - qui lui vaudra le surnom de la « veuve blanche des chutes », l’avocat mobilisé sur l’affaire, Dirck Burnaby,
la demande en mariage. Installés à proximité des chutes, ils vivent heureux et ont trois enfants jusqu’au jour où son mari s’implique dans une affaire très politique « Love Canal », qui le
conduira à la mort… dans les chutes. C’est à ce titre qu’Ariah tire un trait à jamais sur le père de ses enfants, considérant qu’il a sacrifié sa famille pour des causes
politiques.
Seule la réhabilitation du père, personnage courageux, engagé et condamné par ses pairs, permettra à ses enfants
d’envisager une vie d’adulte.
Au-delà de clichés un peu lourds autour de la malédiction des chutes et du caractère peu crédible de cette
rencontre entre Ariah et le célèbre avocat, on se laisse prendre à l’itinéraire de cette femme courageuse, qui résiste face au monde facile de l’argent, et met toute son énergie dans son
rôle de mère, pour faire exister sa famille dans des circonstances difficiles.
J.B.
La joueuse d’échecs
Bertina Henrichs, éd. Liana levi
9 €
Quand Eleni, femme de chambre sur l’île de Naxos, à la vie ronronnante, tombe sur un jeu d’échecs en cours de
partie dans la chambre occupée par un couple de Français, elle se prend à rêver à jouer à ce jeu.
Désireuse d’impliquer son mari dans cette envie, elle lui offre, pour son anniversaire, un superbe jeu d’échecs
électronique, après avoir pris conseil auprès de son ancien professeur d‘école.
Si son mari ne montre pas d’intérêt, son rêve à elle reste entier.
Elle se lance alors dans l’apprentissage du jeu en secret, d’abord seule puis avec l’aide du professeur. Quand
elle livre ce secret à son amie Catherine, celle-ci ne peut s’empêcher d’alerter le village entier, et Eleni doit alors affronter son mari et ses proches. Son entrée en résistance est résolue et
son envie d’avoir cet espace à elle l’emporte, par-delà tous les obstacles.
Cette initiation secrète et passionnée d’une femme condamnée à l’ignorance, est magnifique. Si elle n’emporte pas
le tournoi, elle remporte la plus belle des victoires : la reconnaissance par tous les gens de l’île, y compris de son mari, de son nouveau talent. Un très beau livre plein de
charme.
J. B.
La première marche
Isabelle Minière, éd. Le Dilettante
15 €
Comme dans son précédent roman, Isabellle Minière nous invite à traverser l’ordinaire pour accéder à
l’extraordinaire. Pour échapper à sa réalité, une petite fille entre dans une fiction, tout à la fois rôle principal et spectateur. Entre un petit frère agaçant, une mère injuste, cruelle et
distante, et un père dont la présence ne se révèle que par son absence. C’est dans l’escalier que la petite développe son imaginaire, se pliant et se dépliant au gré des différentes
sollicitations maternelles, tel l’escargot échappé d’un chapitre du roman. Du monde enfantin réel ne subsistent que diverses onomatopées auxquelles s’identifie chacun des membres de la famille ;
les sons ordinaires deviennent alors assourdissants. Heureusement, des gestes d’amour inattendus viennent bouleverser le cours de ses attentes douloureuses. Jusqu’à ce que la bricole rapportée un
jour du grand magasin par sa maman, élargisse son horizon, donne du souffle à sa vie. Exit alors la sorcière de son cauchemar ! Le changement de main est un cadeau : emparez-vous de ce
livre.
M. A.
La disparition de Richard Taylor
Arnaud Cathrine, éd. Verticales
17.50 €
Le 16 mai 1998 Richard Taylor disparaît, s'absente de sa vie. Renonce à son existence établie, aberrante car
tracée par d'autres, fuit le mensonge qu'il a trop longtemps incarné, s'expulse hors de lui-même.
C'est un portrait en creux, noir et grave, que nous livre Arnaud Cathrine, puisqu'il choisit de faire parler les
femmes qui ont connu, côtoyé, aimé l'énigmatique et sensible Richard. Chacune dans son drame, femme, mère, voisine, amie, amante, collègue, psychiatre,… leurs voix se répondent et tissent une
trame de laquelle Richard s'échappe et s'échappera toujours. Car à peine approché, il repart, insaisissable. Par sa maîtrise de l'écriture, l'auteur nous fait entrer dans les pensées secrètes de
chacune, les émotions parfois insoutenables et les tragédies intimes. Les femmes se dévoilent ainsi une à une, deviennent presque prévisibles tandis que Richard s'opacifie et s'obscurcit. Et
parce qu'il va toujours au plus profond des êtres et de leurs blessures, l'auteur réussit même à rendre évidente la présence dans son roman de la dramaturge Sarah Kane, l'écorchée qui n'a pas pu
s'arranger avec la vie…
E. P.
La Maîtresse d’école
Clarice Tartufari, éd. La Fosse aux ours
13 €
Dans l’Italie de la fin du xixeme siécle, une jeune fille de condition modeste, aidée par la clairvoyance de son
institutrice qui perçoit ses capacités à étudier, prépare l’école normale pour devenir maîtresse d’école. Son diplôme obtenu, ce précieux sésame sera pour elle l’origine d’un apprentissage
tortueux au passage à la vie adulte. Ginevra, maintenant maîtresse d’école, nommée loin de chez elle dans un village pauvre, au contact d’une population rustaude, exerce auprés de ses élèves avec
un minimum de moyens et beaucoup d’abnégation, en courbant souvent l’échine. Dans un roman sobre, d’une écriture simple mais éclaircie par la grâce et l’émotion, l’auteur nous fait toucher du
doigt qu’une jeune fille éduquée, issue d’un milieu modeste, se trouve sans cesse offensée par le mépris et la condescendance des notables et de la bourgeoisie qu’elle est amenée à cotoyer. Un
jour pourtant, quelqu’un lui témoigne de l’attention. Le prince charmant serait-il enfin au rendez-vous… ?
Y. B.
Autres plaisirs
L’Explosion de la durite
Jean Rolin, éd. P.O.L., 17 €
De l’explosion de la durite sur laquelle s’ouvre le récit de Jean Rolin, le lecteur ne saura pas grand-chose, il
en apprendra beaucoup en revanche sur les péripéties d’une aventure parisiano-congolaise très échevelée, riche de minutieuses digressions et de réflexions ironiques.
Esther Mésopotamie
Catherine Lépront, éd. Seuil, 19 €
Qui est Esther Mésopotamie ? Existe-t-elle vraiment ? Elle est en tout cas le carburant de la passion, elle
traverse de son énigme un beau roman ludique, aux personnages improbable, une variation tout en finesse sur la force de la passion et la toute-puissance de la fiction.
Meuse Métal
Gilles Ortlieb, éd. Le Temps qu’il fait, 13 €
Si vous ne connaissez pas Gilles Ortlieb, réparez ce tort avec l’un des carnets de voyage de cet arpenteur
généreux. Ses textes se lisent comme un journal plein d’ellipses, de vignettes du quotidien saisies au vol et tracées d’une écriture profonde, « pour traverses les jours sans maugréer
».
Le livre de ma grand-mère
Fethiye Cetin, éd. de l’Aube, 14, 60 €
Racontée par sa petite-fille, le récit d’une grand-mère arménienne, enlevée par les Turcs en 1915. Ayant adopté la
religion et les coutumes de ses ravisseurs, cette grand-mère courage, aimante et enveloppante avec ses enfants et petits enfants, est pourtante à la recherche incessante de sa famille ascendante
disparue lors du génocide.
J’y suis presque
Noala O’Faolain, éd. Sabine Wespieser,
Après On ne s’est pas vus quelque part, Nuala O’Faolain poursuit ses mémoires, à l’âge de la
cinquantaine, où le décompte du temps commence induisant une certaine urgence à vivre. Une écriture profonde, souvent drôle malgré l’extrême souffrance, un livre universel.
Par rives et dérives
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